Nous publierons la semaine prochaine: LE MASQUE D'AMOUR, de Daniel Lesueur; puis: LA RAFALE, de Henry Bernstein, l'éclatant succès du Gymnase; LA MARCHE NUPTIALE, de Henry Bataille, que va jouer le Vaudeville; BERTRADE, de Jules Lemaître, actuellement en répétitions au théâtre de la Renaissance; LE RÉVEIL, de Paul Hervieu, en préparation à la Comédie-Française, et toutes les autres oeuvres importantes qui seront jouées cet hiver.

ART.--Tous les numéros qui ne contiendront pas une pièce de théâtre seront accompagnés d'une de nos belles gravures en couleurs, reproduisant en fac-similé les oeuvres des plus grands peintres.

MUSIQUE.--Notre prochain supplément musical sera consacré à MIARKA de Jean Richepin, musique d'ALEXANDRE Georges, dont la première représentation va avoir lieu à l'Opéra-Comique.

COURRIER DE PARIS

Journal d'une étrangère

J'ai beaucoup plaint, cette semaine, M. Loubet, car ce chef d'État passe pour avoir l'esprit curieux et fin; il aime les arts; il jouit d'une santé qui lui permet de supporter allègrement la fatigue des longs voyages: il eût pu passer en Espagne une semaine délicieuse... Octobre est un des instants de l'année où le ciel d'Espagne est le plus joli. Mais M. Loubet est le premier magistrat d'une république que nos voisins entendent glorifier en sa personne, et de façon très cordiale et très pompeuse,--à l'espagnole! Ils y ont réussi. «La fête fut charmante et fort bien ordonnée»; mais, parmi la somptuosité de ces décors de gala, dans le tumulte des réceptions, des fastueuses agapes, des prodigieux cortèges où défilèrent, pour l'acclamer, l'Espagne officielle, l'Espagne populaire, l'Espagne militaire,--toutes les Espagnes, M. Loubet peut-il se flatter d'avoir connu les délices d'une vraie promenade au pays d'Alphonse XIII? Et n'a-t-il pas, in petto, souffert un peu de sentir se dissimuler derrière tant de fleurs, de tentures, d'illuminations et d'uniformes, une autre Espagne --la véritable--qu'il eût bien voulu connaître un peu, et qu'il n'aura pas vue?

Souvent, en regardant du fond de leur «daumont» de gala les rois sourire à nos acclamations parisiennes, j'ai pensé: «La triste chose que d'être un «grand de la terre» et de ne pouvoir jouir d'une ville comme celle-ci qu'aux sons du canon et de la Marseillaise, et sous les yeux de cinq cent mille personnes!»

Je considérais nos belles rues, obstruées d'arcs triomphaux, d'architectures de toile peinte et de carton doré; nos arbres, si cruellement enlaidis sous l'enguirlandement des fleurs lumineuses et des lampions; et je pensais que cela n'est pas Paris le moins du monde. Je pensais que pendant plusieurs jours l'hôte que nous fêtions allait mener, parmi nous, une vie terriblement dure, et que ce sont, au total, de rudes corvées que les amusements royaux: dîners sans fin, où l'estomac peine sous la charge des mets et des vins inutiles; spectacles de gala où il est également inconvenant de laisser voir qu'on s'amuse (si l'on s'amuse), et de bâiller si l'on s'ennuie; visites trop hâtives d'édifices et de musées où l'on eût rêvé de flâner un peu et que le protocole ordonne qu'on traverse en courant; réceptions exténuantes dont il est nécessaire d'endurer jusqu'au bout le martyre, avec des gestes de cordialité, des sourires, des mots aimables qu'il faut trouver... C'est ainsi que M. Loubet aura vu l'Espagne. Il est vrai qu'une consolation lui reste: celle de penser que, dans quelques mois, il lui sera permis d'y retourner incognito; d'y goûter à loisir la joie d'observer à sa guise et de près les choses et les gens; d'être n'importe qui au sein d'une foule qui l'ignorera!

C'est cette joie-là qu'est venu s'offrir au milieu de nous, cette semaine, notre hôte d'hier, le prince de Bulgarie. Il nous avait quittés il y a huit jours, pompeusement, dans le fracas des musiques militaires et des galops d'escortes... Il est revenu discrètement, en rasant les murs, heureux d'être ignoré, cette fois, par tout le monde; et, seulement alors, il lui a semblé que son voyage à Paris commençait.

Il a vu nos gares sans drapeaux; il s'est installé en un hôtel que ne gardait aucun factionnaire et que M. Lépine ne surveillait que de loin. Librement, chaque soir, il choisit le cabaret où il dînera, le petit théâtre ou le music-hall où il passera sa soirée et compose, comme il lui plaît, la petite escorte d'amis qui l'y accompagneront. Il avait dit, la semaine dernière, à M. Georges Cain, directeur du musée Carnavalet: «Je reviendrai vous voir, mais tout seul, un jour que ce sera fermé... Vous voulez bien?» Et il y est retourné en effet. Il a revu le vieil hôtel de la marquise de Sévigné sans tentures ni plantes vertes; aucune Marseillaise n'a détourné sa rêverie des spectacles et des souvenirs où il lui plaisait de s'attarder. Le petit-fils de Louis-Philippe a pu, durant une heure ou deux, revivre son passé, à l'abri des curiosités de la rue et des politesses municipales.