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Ce sont là des voluptés que les rois seuls peuvent savourer. Ne les leur envions point. Tant d'autres leur sont interdites, qu'ils nous envient!
J'ai rencontré tout à l'heure un directeur de théâtre qui n'est pas content de moi:
--Vous avez, l'autre jour, me dit-il, parlé de nous en termes injustement sévères. Vous vous êtes plainte que la littérature ne tînt pas assez de place dans les préoccupations de vos contemporains et que le théâtre en tînt trop. Vous vous étonnez de l'intérêt très vif que porte la foule à nos moindres entreprises, et il vous paraît un peu ridicule que la presse, si peu attentive, en général, à l'effort de ceux qui font des livres, prodigue si généreusement sa «copie» à la gloire de ceux qui font des pièces--même mauvaises...
--En effet, dis-je; il y a là une inégalité de traitement qui me choque.
--Vous seriez moins choquée, fit mon interlocuteur, si vous considériez qu'il y a là deux situations très différentes et qui justifient, dans une certaine mesure, cette inégalité de traitement.
» Le lancement d'un livre n'expose jamais celui qui l'imprime qu'à d'insignifiants risques commerciaux; et, s'il est sans exemple que l'insuccès d'un volume nouveau ait pu ruiner l'éditeur qui le lançait, il est presque aussi rare que le succès de ce volume ait suffi à enrichir le brave homme qui l'avait écrit...
» Une pièce de théâtre, au contraire, est presque toujours, par les frais considérables qu'elle entraîne, une grosse affaire;--une affaire de laquelle peut dépendre, en de certains cas, le salut ou l'effondrement du directeur qui la produit. » Mais ce n'est pas tout. Faites le compte, madame, de tous ceux dont l'intérêt personnel est attaché au succès d'une pièce qu'on inaugure: cela est prodigieux! Un drame, une opérette, un vaudeville qui réussit, c'est du bonheur pour tout le monde: pour le directeur et pour l'auteur; pour tel interprète, dont ce succès va mettre le nom en lumière; pour les fournisseurs--couturiers, décorateurs, ébénistes, marchands d'accessoires--désormais rassurés sur le sort de leurs factures; pour les restaurants et les cafés du quartier qui ne désempliront plus pendant trois mois; pour le bureau de tabac du coin; pour la station d'omnibus où l'on s'écrasera tous les soirs, tant que durera la pièce en vogue... Et vous vous étonnez qu'il y ait un peu de fièvre dans nos maisons chaque fois qu'une de ces parties-là s'y joue? Vous trouvez étonnant que les journaux en entretiennent leurs lecteurs un peu plus copieusement que du dernier roman paru ou de la réimpression d'un traité de morale? Une «première», madame... mais c'est mieux qu'un événement littéraire; je veux dire que c'est autre choie: c'est un tirage de loterie; c'est le jeu de hasard autour duquel chacun se demande si son numéro sortira. Et il y a en ce moment, à Paris, quelques milliers de personnes qui se posent, chaque semaine, cette question-là...»
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Promenade au Palais de glace. Les amateurs de patinage, découragés par la douceur des hivers parisiens, ont eu l'idée spirituelle d'aménager pour leur plaisir une piste de glace à huis clos. Il n'est plus de caprices à la satisfaction desquels la science moderne ne se prête; et l'on fabrique aujourd'hui de l'hiver ou du printemps comme de la cotonnade ou des chandelles. C'est une des coquetteries de ce temps-ci: manger des fraises et des asperges aux époques de l'année où elles sont censées ne pousser nulle part, et commencer de patiner quinze jours avant que les fiacres fermés aient fait leur réapparition dans nos rues. Nous aimons les primeurs...