Nous avons publié, dans le numéro du 21 octobre, une page représentant les quinze ballons que l'on gonflait, dans le jardin des Tuileries, pour participer ci la fête donnée au profit des victimes du tremblement de terre de la Calabre--et aussi au Grand Prix de l'Aéro-Club de France. Le Grand Prix a été gagné par M. Jacques-Faure, montant avec le comte Mozart le ballon la Kabylie, qui est allé atterrir à 1.100 kilomètres, près de Kirchdrauf, en Hongrie. Les hardis aéronautes n'avaient mis que dix-huit heures pour accomplir ce parcours, c'est-à-dire qu'ils l'avaient franchi à la moyenne de plus de 77 kilomètres à l'heure. Pour revenir de Kirchdrauf à Paris par la voie ferrée, en prenant les trains les plus rapides, ils ont mis 12 heures--beaucoup plus du double. C'est le pilote, même de la Kabylie, M. Jacques-Faure, qui a bien voulu raconter aux lecteurs de L'Illustration les détails et les péripéties de cette magnifique ascension.

Quatre heures de l'après-midi: difficilement maintenu à terre par les aérostiers du 1er régiment du génie, que le ministre de la Guerre a bien voulu mettre à notre disposition, notre ballon, la Kabylie, sous l'effort du vent qui souffle par rafales, s'incline d'une façon inquiétante sur les statues et les becs de gaz du bassin des Tuileries. Malgré un temps épouvantable et une pluie battante, la foule, très intéressée par ce spectacle inusité de quinze ballons s'élevant du coeur même de Paris, a peu à peu envahi le jardin: des barrières ont été brisées, la police est débordée, et le monde s'empresse de telle façon autour de ma nacelle qu'il m'est matériellement impossible, au dernier moment, tant la foule est dense, de faire les 20 mètres qui me séparent de mon manteau de voyage resté chez le concierge des Tuileries: tant pis, nous partirons sans lui.

«La Kabylie» partant des Tuileries,
le 15 octobre 1905.

Péniblement, la Kabylie est mise debout: nos braves aérostiers militaires, gênés par le publie, qui leur laisse à peine la liberté de leurs mouvements, manoeuvrent très difficilement. Au dernier moment, alors que tout semble prêt, une cordelette se brise; quelques secondes de plus, et nous partions avec l'appendice de notre ballon fermé: c'était notre aérostat éclatant à 300 mètres d'altitude, la chute inévitable, la mort certaine après quelques instants d'ascension. Mais mon vieil ami Santos-Dumont est là; il a vu le danger: sans hésiter il saute dans le cercle, grimpe comme un chat le long de la corde d'appendice et brise le «fil à casser» qui le maintient. Tout est prêt, nous allons partir: sur le bord de la nacelle, vingt personnes nous tendent les mains: au revoir! bonne chance! vive l'Aéro-Club! «Attention à la mer!» me crie au dernier moment mon ami Tollander de Balsch, qui garde un humide souvenir du bain forcé qu'il a pris, la semaine dernière, dans les polders du Zuiderzée.

C'est fini; nous sommes en l'air; le spectacle est inoubliable: la foule couvre les Tuileries, la place de la Concorde et une partie des Champs-Elysées; à perte de vue, c'est une mer de parapluies ouverts, serrés les uns contre les autres sous des rafales de brouillard et de pluie. Il est impossible de décrire cette sensation extraordinaire de l'aéronaute emporté par un vent violent; c'est le calme dans la tempête, immobilis in mobile: penché sur le bord de sa nacelle, sur le bord de ce balcon aérien qui marche à de fantastiques vitesses, il voit les villes, les forêts, les montagnes, défiler sous ses yeux émerveillés.

Le comte Rozan et M. Jacques-Faure.

En bas, c'est la tempête, le vent qui souffle avec un fracas abominable à travers les bois et les chemins; en haut, dans le frêle panier d'osier, le calme absolu, la sensation de sécurité parfaite.

Notre nacelle est équipée pour la course: de 7 ou 8 kilos plus légère que les nacelles ordinaires, elle est aussi beaucoup plus petite, en sorte que les sacs de lest la remplissent; elle est pleine plus qu'à moitié; nos genoux sont à la hauteur des bords du panier.