Dès le départ, nous nous assurons notre direction: à 300 mètres d'altitude, nous traversons en tourbillon la place Vendôme; nous laissons franchement le Sacré-Coeur au nord: nous filons donc vers l'est.
Je consulte mon compagnon de voyage; comme moi, le comte Rozan est décidé à gagner la course, ou du moins à faire l'impossible pour cela: il s'agit d'aller vite et longtemps: en haut, le vent est plus violent, nous allons monter. Tant pis si notre direction change, puisque la seule mer que nous puissions rencontrer sur notre route est la Baltique, et que nous sommes décidés, quoi qu'il arrive, à nous aventurer au-dessus d'elle.
A 2.700 mètres, nous trouvons notre équilibre entre deux couches de nuages; nous nous maintenons à cette altitude sous une tempête de glace et de neige; notre nacelle et notre ballon sont littéralement incrustés de givre et notre thermomètre s'abaisse parfois à 14 et 15 degrés centigrades au-dessous de zéro.
| La ville de Kirchdrauf, prise à 4.200 mètres. (A l'horizon, les Karpathes: 2.500 m.) | Le village de Szepesvaralja, photographié durant la descente effectuée à 600 mètres à la minute. | Szepesvaralja, vu à l'arrivée à terre. |
ENTRE 10 HEURES ET 11 HEURES DU MATIN, A BORD DU BALLON «LA KABYLIE»
PILOTÉ PAR M. JACQUES-FAURE.
Itinéraire de l'aérostat la Kabylie de Paris à Kirchdrauf.
Vers minuit, le vent redouble de violence, les nuages se déchirent au-dessus et au-dessous de nous; nous apercevons en même temps les lumières à terre et l'étoile polaire dans le ciel, ce qui nous permet, par une observation rapide, de constater que notre direction se maintient vers l'est; à partir de minuit, le ciel s'éclaire, la terre disparaît de nouveau sous une couche de nuages très épaisse, et nous naviguons baignés par un clair de lune splendide, tandis que l'ombre du ballon se profile sur les brumes, entourée d'un cercle brillant, bien connu des navigateurs aériens sous le nom d' «auréole des aéronautes»; de temps en temps la lune s'entoure des couleurs du spectre. De tels spectacles sont aussi fantastiques qu'inoubliables: pour y croire, il faut les avoir vus et toute description devient impossible devant de telles manifestations de la nature. C'est un conte d'Hoffmann vécu. De temps en temps, dans une éclaircie, la terre apparaît; nous reconnaissons Munich; Linz et Vienne reliées entre elles par un brillant ruban argenté; c'est le Danube, le plus beau fleuve d'Europe, dont nous observons de 3.000 mètres de hauteur le cours large et majestueux.