M. Jacques-Faure descendant par un
filin de la nacelle, accrochée dans
un arbre, près de Kirchdrauf.

A 5 heures le jour paraît, tandis que la lune s'abaisse à l'horizon; la lumière ne nous a donc pas manqué un seul instant, et c'est à peine si, durant cette seconde partie de la nuit, je me sers de temps en temps de ma lampe électrique.

A 6 heures, je prends contact avec le sol; là, le vent souffle à peine à 25 kilomètres à l'heure; une rapide conversation avec des paysans dont nous ne saisissons que le mot «Oestreich» (Autriche), et nous remontons à 4.000 mètres, où nous retrouvons la bonne brise de la nuit qui nous entraîne toujours vers l'est à 80 kilomètres à l'heure. Nous n'avons plus que 42 kilos de lest; j'en mets 12 dans un coin de la nacelle et jusqu'à 9 heures nous nous équilibrons entre 4.000 et 5.200 mètres avec les 32 autres kilos.

A 9 h. 1/2, les bouteilles, les provisions passent par-dessus le bord; à 10 h. 1/4, c'est le tour des sacs de voyage; depuis longtemps déjà nos objets de toilette, nos chaussures et nos vêtements de rechange avaient pris le même chemin: notre nacelle est absolument vide.

Le froid est abominable; nous sommes très fatigués par ce long séjour dans les hautes régions de l'atmosphère; Rozan est complètement vert, ce qui ne l'empêche pas de me proposer froidement de grimper dans notre cercle, et d'envoyer notre nacelle rejoindre nos provisions. Mais j'ai à peine la force de soulever mon dernier sac de lest, et à 10 h. 1/2 commence à 5.200 mètres une descente foudroyante et vertigineuse.

Eu moins de sept minutes nous sommes au sol, ayant pu, durant cette véritable chute, prendre les quelques clichés que nous sommes heureux de soumettre aujourd'hui aux lecteurs de L'Illustration.

A 20 mètres de terre, le ballon passe au-dessus d'un petit bois; j'ouvre mon ballon en deux: la corde de déchirure fonctionne parfaitement, et, comme un grand oiseau blessé, il s'abîme sur un arbre, presque sans choc, sans secousse, la nacelle d'un côté, l'étoffe de l'autre. Suivant l'usage, je quitte la nacelle le dernier, et Rozan me photographie tout tranquillement, tandis qu'à bout de forces, je descends péniblement de mon arbre, le long du seul bout de filin qui nous reste.

Nous sommes à Kirchdrauf (Hongrie), à 1.400 kilomètres de Paris, ayant effectué l'un des trois plus longs voyages aériens du monde entier.

Le Grand Prix de l'Aéro-Club de France est à nous.
Jacques-Faure.