Au commandement: Allez, les deux adversaires se portent rapidement l'un vers l'autre, s'arrêtent à environ 2 mètres et s'observent trois ou quatre secondes. Sur une feinte de Re-Nié, Dubois esquisse du droit un coup de pied bas que Re-Nié esquive. Dubois porte alors, du même côté, un coup de pied de flanc; mais au même instant, avec un à-propos extraordinaire, Re-Nié rentre d'un véritable bond de chat et saisit Dubois à bras-le-corps. Dubois essaye un tour de hanche: Re-Nié, que ce mouvement a placé à droite de son adversaire, appuie la main droite sur l'abdomen de ce dernier, en même temps qu'il lui comprime les muscles lombaires avec la main gauche et lui envoie un coup de genou sous la cuisse droite. Dubois bascule et tombe sur les omoplates comme une masse; il porte néanmoins à Re-Nié, resté dessus, une prise de gorge qui permet à ce dernier de lui cueillir le poignet droit. Re-Nié se renverse immédiatement sur le dos, à la gauche de Dubois, lui passe la jambe gauche en travers de la gorge, en lui maintenant avec ses deux mains le bras sur son abdomen, le coude en dessous, le bras passant entre ses deux jambes (1). Une vigoureuse pression, exercée sur le poignet de Dubois, menace de lui désarticuler au coude le bras qui se trouve en porte-à-faux. Dubois résiste pendant une seconde, puis demande grâce.
Le combat avait juste duré 26 secondes, dont 6 secondes seulement pour l'engagement proprement dit.
Les choses se sont passées exactement comme elles se seraient passées dans une rencontre non préméditée. Les deux adversaires étaient en tenue de ville, avec chaussures ordinaires; Georges Dubois avait même conservé son chapeau et ses gants. Le sol, recouvert de gravier, était seulement un peu moins dur que ne l'aurait été le macadam ou l'asphalte. Enfin le match a été disputé en plein air, sur la terrasse du nouveau bâtiment des établissements de carrosserie Védrine.
Le résultat a été d'une netteté parfaite. Le représentant de la méthode française n'a pas existé devant le représentant du jiu-jitsu.
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On pense bien qu'un événement de ce genre n'a pas été accueilli sans protestation de la part des adeptes de la boxe française ou anglaise. A les entendre, après coup, le maître Dubois n'était pas qualifié pour représenter les sports de défense, qu'il a précisément pour métier d'enseigner. Nous ne chercherons pas à discuter cette manière de voir; nous nous contenterons de dire que le jiu-jitsu, déjà officiellement pratiqué par les élèves de West-Point (le Saint-Cyr américain), les policemen de New-York et de Londres, etc., va, sur l'initiative de M. Lépine, être enseigné à partir de la semaine prochaine aux inspecteurs de la Sûreté et aux agents de la brigade des recherches. La défaite ultra-rapide d'un athlète très vigoureux et très exercé par un homme dont les moyens physiques étaient visiblement très inférieurs aux siens, et qui est en outre bien plus un instructeur qu'un combattant, a montré au préfet de police tout l'intérêt que présente le jiu-jitsu comme moyen de défense.
On a prononcé, à propos de la rencontre de Courbevoie et du jiu-jitsu en général, le mot de sport de voyou. Ce terme, déjà excessif dans la bouche de ceux qui condamnent la boxe anglaise comme trop brutale, prête quelque peu à rire quand il est prononcé par les adeptes convaincus de la boxe anglaise ou française. Croit-on qu'il soit beaucoup plus élégant d'écraser d'un coup de poing le nez de son adversaire que de le forcer par une adroite torsion de bras à demander merci? Rien n'est moins certain. Nous partagerions même volontiers l'opinion des deux officiers supérieurs d'artillerie qui viennent de publier chez Berger-Levrault une traduction du livre de M. Irving Hancock sur le jiu-jitsu et qui considèrent ce sport comme un art extrêmement intéressant, une «véritable escrime aussi captivante que celle de l'épée».
Est-ce à dire qu'il faille faire fi de notre vieille boxe française ou même de la lutte classique si chère à nos populations du Midi? En aucune façon. Si le jiu-jitsu paraît décidément supérieur au point de vue de la défense personnelle, la boxe et la lutte n'en restent pas moins des sports excellents pour le développement de l'adresse, de la force et du courage. Le jiu-jitsuan lui-même ne peut négliger complètement la boxe; il doit, en effet, connaître les moyens d'action du boxeur pour pouvoir, suivant l'expression consacrée, rentrer dans ce dernier dont la tactique est de le tenir à distance.
Ajoutons enfin que le jiu-jitsu n'est point, comme on le croit généralement sur la foi de renseignements aussi erronés qu'incomplets, une simple collection de trucs de combat: c'est en réalité une méthode très originale et très complète de culture physique et d'entraînement qui commence par l'éducation de l'enfant, pour continuer par celle de l'adolescent et de l'homme fait, sans perdre de vue l'éducation physique de la femme. Ce sont en grande partie les enseignements du jiu-jitsu qui ont donné aux troupes japonaises leur merveilleuse endurance et leur admirable sobriété, et l'on peut, sans être taxé d'exagération, dire que la jiu-jitsu a eu sa part dans le triomphe, si inquiétant pour les Européens, de la race jaune en Extrême-Orient.
L. Sauveroche.