On a dit du fécond écrivain qu'il était le «Jules Verne anglais», mais Jules Verne lui-même, qui avait une grande admiration pour son jeune confrère, a fort bien marqué les différences qui les séparent et M. Ch.-V. Langlois, de la Sorbonne, écrivait dans la Revue de Paris: «Tout le monde a lu les livres de H. G. Wells, le nouveau Jules Verne anglais, dit-on, mais un Jules Verne mieux informé, d'une fantaisie plus puissante, et philosophe.» Et ce qui a assuré le grand succès de Wells, en Angleterre et en Amérique comme sur le continent, c'est que tout le monde peut le lire et que tout le monde le lit de plus en plus. Le savant professeur qui discute les prestigieuses Anticipations de Wells prend un plaisir extrême à ses plus fantastiques récits; l'adolescent le suit, l'imagination éblouie, dans les temps à venir et dans l'âge de pierre, dans la lune ou à travers de plus lointains espaces; les lectrices moins vagabondes sont émues par les amours de M. Lewisham ou les tribulations de la Merveilleuse Visite, et les gens graves, les sociologues, les hommes de science, ou de toutes les sciences, s'émerveillent de ses audacieuses hypothèses, de ses prédictions déconcertantes qui influencent puissamment le mouvement des idées universelles. Et cet écrivain, ce penseur prodigieux a d'exquis moments de gaieté souriante, pendant lesquels il révèle la Vérité concernant Pyecraft ou narre tel autre conte facétieux ou burlesque.

ALPHONSE ALLAIS

Alphonse Allais est mort subitement, samedi dernier, à l'âge de cinquante-deux ans. Fils d'un pharmacien d'Honfleur, il était venu tout jeune à Paris pour étudier les sciences; mais, comme il arrive assez fréquemment, sa réelle vocation n'avait pas tardé à l'entraîner dans une voie bien différente, où il devait, d'ailleurs, trouver le succès et conquérir la réputation.

Alphonse Allais.

Après d'heureux débuts au Tintamarre et au Chat-Noir, la publication de monologues fort goûtés, même au-delà de Montmartre, berceau de sa notoriété, il collabora au Gil Blas, devint rédacteur attitré du Journal, puis rédacteur en chef du Sourire. Il aborda en outre le théâtre, en collaboration avec Alfred Capus et y réussit. C'est surtout la Vie drôle, cette série de chroniques, d'une fantaisie si particulière, d'une forme si originale, qui lui avait valu la faveur durable du public; la clientèle de lecteurs fidèles qu'il s'était faite se grossissait de nouveaux contingents quand il réunissait ces feuillets épars en des volumes dont les seuls titres, répétés comme des formules typiques, assuraient la vogue: A se tordre, On n'est pas des boeufs, le Parapluie de l'escouade, etc.

La verve par où Alphonse Allais s'était classé au premier rang des «auteurs gais» n'avait rien de banal ni de grossier; sa «blague» de pince-sans-rire était d'un observateur sagace, d'un fin satiriste, d'un humoriste du bon coin. Estimé du monde des lettres, il excella et sut rester égal à lui-même dans un des genres les plus difficiles à soutenir.

LIVRES NOUVEAUX

Romans.

On nous a conté souvent les exploits des «fils à papa». Ce sont des «fils à maman» que M. René Boylesve, l'auteur de l'Enfant à la balustrade, met en scène dans son nouveau et délicieux roman: le Bel Avenir (Calmann-Lévy, 3 fr. 50). Les «fils à maman» de l'ingénieux écrivain ne sont pas de bien grands caractères. Mais leurs mères: Mme Dieulefait d'Oudart, Mme Chef-Boutonne et Mme Lapoiroux, quelles héroïnes! Quels efforts pour assurer à leurs fils le «bel avenir» de tous les rêves maternels! Quel ressort, quels rebondissements après les échecs! Et surtout quelles habiletés raffinées--chez les deux premières--pour sauver la face dans les passes critiques! La fierté spéciale, l'amour-propre indomptable des mères de fils unique ont été finement observés par M. René Boylesve. Son livre est ironique sans malveillance. Celui qui le lit se surprend à sourire aux bons passages: et il y a de bons passages à tous les chapitres.