--D'où venez-vous? Du Salon d'automne? C'est bien, ça. Mais moins amusant que ce salon-ci, dit-il en montrant du doigt la façade du palais.
--Vous aimez, dis-je à B..., le tapage qu'on fait là-dedans?
--J'aime tout ce qui se fait là-dedans: le bruit qu'on y mène, et les bêtises qu'on y dit.
--Vous appelez bêtises, je suppose, les opinions de vos adversaires?
--Je n'ai pas d'adversaires, madame; et cela tient à ce que je n'ai pas non plus d'opinions. Je suis un philosophe qui s'amuse au spectacle des passions des autres et qui regarde avec une émotion reconnaissante s'entre-dévorer les partis.
--Je ne comprends pas...
--Voici: nous constatons qu'il n'existe aucun parti politique assez vertueux pour n'être pas tenté, dès qu'il est le plus fort, d'abuser de sa force. En conséquence, il est excellent qu'en face de ce péril-là des résistances s'organisent; et c'est donc un peu l'intérêt de tout le monde qu'il y ait des politiciens qui se détestent et des gazettes qui s'injurient... C'est l'intérêt du vainqueur lui-même: on n'est jamais mieux averti que par les gens qui ne vous aiment pas des bêtises qu'on va faire, ou qu'on a faites. En sorte que de tous ces hommes-ci, madame, il n'y en a pas un qui ne serve à quelque chose. Il y a parmi eux des esprits admirables; il y en a de médiocres aussi. Il y a des niais; il y a des fous. Tout cela s'agite, hurle, bataille, et de tous ces chocs--de ce pêle-mêle de raison et de folie, d'ambitions pures et de vilains appétits--naît une espèce d'équilibre... On ne vit pas très glorieusement, mais on vit. Dans ma jeunesse, j'avais un vieux maître qui me faisait lire Bernardin de Saint-Pierre et m'enseignait qu'il n'y a point d'insecte minuscule ou d'animal, si vilain qu'il soit, à qui la Providence n'ait assigné son utilité particulière et sa fin dans l'ordre général des choses. La même confiance m'anime dès que j'entre dans cette maison-ci. Et je pense aux dangers qui nous menaceraient, le jour où l'on ne s'y disputerait plus...»
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C'est vrai. Il ne faut pas craindre de voir les hommes se disputer. Au Salon d'automne (j'y repense!) un étrange spectacle s'offre aux visiteurs: on y regarde voisiner cette année, le plus simplement du monde, l'impressionnisme le plus éperdu et «monsieur Ingres». Si M. Ingres revenait au monde, il pourrait dire comme certain doge de Venise à la cour de Louis XIV: «Ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y voir.» Cependant il constaterait, que même en si singulière compagnie, ses dessins font très bonne figure et qu'on est ravi de les y rencontrer. D'Ingres à Cézanne, que de chemin parcouru! On a marché («et dans quoi, mon Dieu!» comme disait Musset); on s'est injurié, on s'est battu. Aujourd'hui, on consent à causer; et, pour mieux causer, on se rapproche. Les amis de M. Ingres concèdent qu'on fit bien, il y a soixante ans, de les rudoyer un peu; les admirateurs de M. Cézanne avouent que M. Ingres avait du bon...
Tous ont raison. La concurrence n'est pas que l'âme du commerce et de la politique; elle est l'âme des arts aussi. Une mode chasse l'autre, et cela est excellent. Ce serait affreux, des modes éternelles.