M. Alfred Rambaud.
--Phot. Larger.

Universitaire des plus distingués, au sortir de l'École normale, après un court passage dans l'enseignement secondaire, il avait professé aux facultés des lettres de Caen et de Nancy, puis à l'école de Sèvres, et, lors de la création, à la Sorbonne, d'une chaire d'histoire contemporaine, il en était devenu titulaire. Il représentait le département du Doubs au Sénat quand il fut chargé, de 1896 à 1898, du portefeuille de l'Instruction publique, dans le cabinet Méline. En 1897, il remplaçait le duc d'Aumale à l'Académie des sciences morales et politiques. Comme historien, M. Alfred Rambaud laisse un grand nombre d'ouvrages très estimés, notamment sur la Russie, dont, au cours de plusieurs missions, il avait étudié de près la politique, les moeurs et la littérature. Ses autres travaux les plus importants sont: la France coloniale, la Civilisation française et sa collaboration, avec M. Lavisse, à une Histoire générale de l'Europe. Son dernier ouvrage publié est une remarquable biographie de Jules Ferry, dont il fut le chef de cabinet à l'Instruction publique. Il avait dirigé la Revue Bleue pendant quelques aimées.

Viennent de paraître:

Romans.

Les lecteurs de L'Illustration, qui accueillirent avec une faveur si marquée, d'abord les Archives de Guibray, puis Dans la paix des campagnes, ont eu l'occasion de constater que M. Maurice Montégut est non seulement un des représentants les plus justement réputés du roman «romanesque», mais encore un de nos conteurs les mieux doués et les plus séduisants. Dès le début, son récit éveille notre intérêt, excite notre curiosité: quand il nous a saisis, il nous tient étroitement captifs, il nous entraîne jusqu'au bout, charmés, émus, intrigués. Et cet empire, il l'exerce par des moyens de bon aloi, en écrivain aussi soucieux de la dignité des lettres qu'expert en la pratique de son art: un sujet non banal, se prêtant dans une juste limite aux combinaisons de l'imagination créatrice, quoique tiré des réalités de la vie; des développements où les péripéties dramatiques, savamment graduées sont les conséquences vraisemblables et logiques de la donnée initiale; une construction d'ensemble à la fois élégante et solide; du mouvement et de la couleur; des morceaux descriptifs révélant à propos chez l'observateur la survivance du poète, ainsi, se résume, si l'on peut dire, la technique du maître romancier. Appréciée d'un public d'élite, la valeur de ses ouvrages, est-il besoin de l'ajouter, se rehausse d'une parfaite tenue littéraire.

Toutes ces fortes qualités d'un talent en pleine maturité se retrouvent dans le nouveau volume, Papiers brûlés, dont vient de s'augmenter l'oeuvre déjà considérable de M. Maurice Montégut. Rien de plus attachant, de plus poignant, de plus douloureusement humain que l'histoire de Prosper Thibault, ce pauvre petit employé de ministère qui, par un méchant caprice du hasard, détenteur ignoré d'un trésor auquel la probité élémentaire lui interdit de toucher, lutte pendant des années contre les tentations où l'induisent non la cupidité, mais des sentiments honnêtes en soi et des circonstances vraiment atténuantes. Autour du héros, caractère faible, volonté indécise, physionomie plutôt sympathique, évoluent, non moins bien observées et dessinées, chacune à son plan, diverses figures typiques nécessaires à l'action. En somme, c'est, sous la forme attrayante du roman, l'étude très serrée d'un cas de conscience singulièrement émouvant.

Au premier volume de son roman, Jean Christophe: l'aube, M. Romain Rolland vient de donner une suite en deux parties, Jean Christophe: le matin, l'adolescent (Ollendorff, 2 vol., 7 fr.) Au matin, dès les années de l'enfance, l'âme sauvage, isolée et douloureusement fière du petit musicien Jean Christophe s'éveille à l'amitié d'abord (Otto), puis à l'amour (Mina), l'amour vierge que nulle matérialité ne ternit. Ce sont là les premières émotions vives de la vie. Jean Christophe les subit avec une violence, une intensité d'enthousiasme et de souffrance, qui mûrissent son esprit en deux étés. Les crises de l'enfance préparent les crises des années de transition. Adolescent, Jean Christophe raisonne les conceptions toutes faites qui vaguent dans son esprit. Bientôt, il ne croit plus en Dieu. Après une infidélité de sa première maîtresse (Ada), après la félonie d'un frère aimé, l'artiste cesse de croire à l'amour, à l'affection familiale, à l'amitié. Il n'a plus foi en lui-même. Alors, puisque le coeur meurt, puisque les ambitions sont irréalisables, pourquoi vit-on? «Pour vivre», répond un pauvre homme qui passe. Et, de fait, il suffit d'une embellie de soleil après la brume pour rendre à Jean Christophe le courage, le goût, la volupté de vivre.

Le livre de M. Romain Rolland est fortement pensé. Il renferme un monde d'idées qu'exprime, dans d'heureuses pages, un style exact et concis. C'est vraiment une oeuvre de grande allure qui, peut-être, eût encore gagné en puissance à se condenser en un seul volume, mais qui n'en est pas moins harmonieuse, compacte et bien vivante.

Sous ce titre suffisamment suggestif, le Marchepied (Flammarion. 3 fr. 50) M. Daniel Riche nous raconte un de ces mariages d'argent par où l'homme peu fortuné cherche à se faciliter l'ascension vers le but de ses ambitions. Tel est le cas de Georges Frémiet, un clerc d'avoué besogneux, qui, convoitant une étude, épouse, pour la grosse dot, Emmeline Rodrannes, en jouant devant la jeune fille la comédie de la passion désintéressée. Quelques remords--car il n'est point malhonnête au fond--et surtout le chantage d'un financier véreux, doublé d'un agent matrimonial, lequel lui tendit l'appât tentateur, sont d'abord sa punition; même, son bonheur doré est à la veille de s'écrouler, lorsque tout s'arrange, grâce à la puissance irrésistible de l'amour. Cet heureux dénouement n'a, en somme, rien d'invraisemblable, et il n'est pas pour déplaire aux nombreux lecteurs que laissent toujours sous une impression plutôt optimiste les romans de M. Daniel Riche, écrits d'une main preste, bien vivants, fertiles en émotions.