Le pouvoir a espéré que l'octroi, par lui, au peuple russe, des libertés essentielles allait soulever dans l'empire entier une explosion d'allégresse. Il a provoqué, invité la foule à la joie. Des illuminations ont été préparées partout. A Odessa, par exemple, où fut prise la photographie ci-dessus, le blason impérial, que surmonte le premier vers de l'hymne impérial, voeu et prière, Boje Tsara kram, est prêt à illuminer de son aigle de feu le péristyle de la Douma. Mais les agitateurs l'ont entendu autrement. Il leur faut plus encore qu'on ne leur promet, qu'on ne leur donne, et ce premier succès les enhardit. Une foule se rue vers la Douma, parée pour la fête. Plus d'illuminations. Boje, Tsara les deux premiers mots de l'inscription, le nom de Dieu, celui de l'empereur, sont arrachés, brisés, et, dans la carcasse métallique des armoiries, des orateurs grimpent pour haranguer les manifestants et les exciter à la révolte.
En face de cette attitude, les conservateurs, naturellement, s'organisent aussi,--pour résister et encourager l'empereur à la réaction. Et c'est l'origine de la création des bandes dites «cent noirs», véritables partis de contre-révolutionnaires, de chouans, eussent dit nos grands-pères, décidés à s'opposer par la violence à la violence, à répondre aux excès par des excès pareils, et dont le choc contre les éléments de la révolution a déjà fait couler tant de sang.
LES TROUBLES D'EKATERINOSLAV
Ekaterinoslav, sur le Dnieper, ville essentiellement industrielle et siège, notamment, des usines métallurgiques connues de la «Société de la Briansk», les «Aciéries», a été, dans toute cette période révolutionnaire, le théâtre de troubles très graves. Sa population ouvrière, d'ailleurs, agitée depuis plusieurs années déjà, avait fait depuis longtemps l'apprentissage de la grève et de l'insurrection. Plus qu'ailleurs on a procédé ici par le mode stratégique, si l'on peut dire, élevant dans les rues, des barricades, et réduisant, par le siège en règle, les établissements industriels qui tentaient de résister à l'émeute. A l'aide de barrages métalliques, dont les éléments avaient été empruntés aux grandes usines métallurgiques de la ville, on obstruait les rues, dont la défense était ainsi facile contre les cosaques armés de leurs nagaïkas, de leurs sabres et de leurs carabines. La lutte, sur certains points, a été acharnée, et de nombreux cadavres, des blessés en quantité, ont jonché le sol. Les émeutiers ont d'ailleurs réussi à 'détruire toutes les maisons contre lesquelles leur action était dirigée et c'est ainsi qu'ont été anéanties complètement et l'usine de mélasse, et l'usine de savon Minuchine, rue Ulianovskaïa, que nos photographies montrent après l'incendie.
A EKATERINOSLAV.--Usine de mélasse incendiée et pillée.
L'usine de savon Minuchine, après l'incendie.
UNE VICTIME DES ÉMEUTES DE MOSCOU
M. Baumann était l'un des champions les plus ardents de la cause libérale à Moscou. De sa profession médecin-vétérinaire, il s'était acquis, par sa bienveillance envers les humbles, une véritable popularité. Le 31 octobre, jour de la publication du manifeste impérial qui donnait une première victoire à la cause pour laquelle il combattait, il tombait, victime de ses convictions, tué au cours d'une manifestation. Ses concitoyens lui ont fait des funérailles comme Moscou n'en avait pas vu encore, et qui dépassaient, par leur impressionnante solennité, par l'affluence du peuple qui se pressait derrière le char funèbre, celles même du prince Troubetzkoï. Plus de 300.000 personnes, un millier de couronnes et 300 étendards suivaient ce cercueil drapé de rouge et que ne précédait aucun prêtre. Cette manifestation, dans une ville surexcitée au point où l'est Moscou, devait presque fatalement attirer des représailles. Et, le soir, comme les étudiants qui avaient accompagné les restes de M. Baumann à sa dernière demeure regagnaient l'Université, ils furent assaillis par une «bande noire» près du manège municipal. Une bataille en règle s'engagea. Une douzaine d'hommes furent tués: une cinquantaine, blessés.