Ce coin exquis de la terre lombarde, le Val des Roses, a dû à sa situation à l'écart des grands chemins battus par les touristes de conserver jusqu'à présent un certain nombre de coutumes pittoresques. La cérémonie des Voeux qui s'y célèbre chaque année à Noël, est parmi les plus curieuses. Pour cette fête, on dresse au milieu de la place publique l'autel, où le Bambino, sous les yeux de la Vierge extasiée de joie, en somptueux atours, est exposé à l'adoration des fidèles. Le matin de ce jour est salué par des sonneries de cannuli, instrument qui rappelle la syrinx antique. Et, processionnellement, des rangs pressés de pénitents, ayant l'habit traditionnel du pèlerin, le bourdon à la main, se dirigent vert la crèche, silencieux comme des moines. Devant les saintes images, prosternés et offrant des présents, ils font, pour l'année qui va commencer, des voeux de bonne conduite.--la plupart jurant communément de renoncer au culte immodéré de Bacchus. «Serments d'ivrogne», dit la sagesse des nations,--et plus d'un, avant le soir, aura oublié ce bon propos solennellement proféré devant l'autel illuminé, et trahi, en cachette, le serment prêté devant toute une foule, qui sait d'ailleurs à quoi s'en tenir.

ALGESIRAS

Le débarcadère des bateaux à vapeur faisant le service de Gibraltar à Algésiras: on aperçoit, au fond, le rocher de Gibraltar.

Ce petit port d'Algésiras, dont on n'avait plus guère entendu parler depuis la victoire fameuse qu'y remporta, le 6 juillet 1801, l'amiral Linois sur l'amiral anglais Saumurez, est tout à coup redevenu, à l'annonce que la conférence internationale chargée de régler les affaires du Maroc allait s'y assembler, l'un des points célèbres du monde. Que de gens, alors seulement, l'ont découvert sur la carte d'Espagne, au bord du détroit de Gibraltar, à l'embouchure du minuscule rio de la Miel! Bien entendu, L'Illustration, fidèle à ses habitudes, avait, sans tarder, envoyé à Algésiras, pour y suivre les préparatifs de la réception des plénipotentiaires, l'un de ses collaborateurs. Il nous revenait juste avec ses clichés quand on apprit qu'Algésiras, dépossédée avant l'heure de la gloire qu'elle avait pu escompter, risquait fort de ne plus être le siège de la conférence marocaine, et que celle-ci allait se réunir probablement à Madrid. Pourquoi? Comment? Quelles sont les raisons et quelles seront les suites de ce changement? Le secret de cette décision est peut-être fort simple. Mais, l'imagination des informateurs qualifiés travaillant, on se mit à discuter sur un tas de points. Et Algésiras en devint plus célèbre que jamais. Nous donnons donc ici, tels que nous les eussions publiés à la veille de la conférence, les documents qu'on nous rapporte de là-bas, texte et photographies. D'ailleurs, qui sait? Un revirement peut se produire encore, car les pourparlers demeurent ouverts entre les divers gouvernements consultés sur l'opportunité d'aller ici ou là.

Algésiras vu de la mer.

Algésiras est étendue, tout en longueur, sur la côte ouest de sa baie, si bleue, si calme sous un ciel si limpide, en ce jour où j'y aborde, que volontiers on l'imaginerait immuablement ainsi, paisible et lumineuse Pourtant les nuages devaient apparaître dès le lendemain, comme on le verra sur certaines de nos photographies.

La ville est un amas de maisons basses, pour la plupart, aux murailles badigeonnées de chaux, aux fenêtres grillagées d'épais barreaux verts, coiffées de tuiles rosées, et que domine, là-haut, la tour carrée de l'église, et, plus près du rivage, la fusée grêle d'une cheminée d'usine. Comme fond de toile, la silhouette dentelée, tantôt d'outremer sombre, tantôt de pourpre claire, de la sierra de los Gazules. Et la première impression qu'on éprouve est un étonnement mêlé de quelque inquiétude. Une si solennelle assemblée, ici? Et comment, en cette minuscule bourgade, pourra-t-on loger jamais tant de si grands personnages?