Le 15 décembre est un dimanche. On nous a conseillé de rester «chez nous», aucune opération sérieuse ne devant, vraisemblablement, être engagée ce jour-là. La 2º division avait à prononcer son mouvement en avant sur la gauche de Pisani, tandis qu'à droite, des evsones devaient gagner les flancs des positions turques. Les Grecs avaient encore de l'artillerie à placer... C'étaient au contraire d'excellentes raisons pour qu'une bataille sérieuse s'engageât, les Turcs ayant tout intérêt à empêcher les Grecs de prendre contre eux tous les atouts en mains... Donc, de bonne heure, une auto de l'état-major nous emmenait vers l'avant, au delà de Hani-Imin-Aga.

En arrivant à Schéfik-Bey, nous avons entendu sur notre gauche une fusillade très nourrie. C'est la 2º division qui a pris le contact avec les troupes ennemies envoyées à sa rencontre. Puis, sur la droite, sur les hauteurs, encore de la fusillade. Tout là-haut, ce sont les evsones qui sont aussi accrochés à l'ennemi.

Le canon tonne des deux côtés. Les forts de Saint-Nicolas et de Pisani aident l'infanterie turque à résister au mouvement en avant des Grecs.

Dans le ravin, que deux hautes collines protègent des vues et des feux de Pisani, trois pièces de 105 sont déjà en batterie. C'est cette nuit qu'on les a montées et placées. Les projecteurs turcs ayant tenté de gêner les mouvements de l'ennemi, l'une des grosses pièces, aussitôt en batterie, leur envoya quelques obus très bien placés qui les annihilèrent pour le restant de la nuit.

A midi, les 105 mêlent leur très grosse voix à l'effroyable concert auquel nous assistons. A 1 heure, après qu'une pièce a tiré, du haut de la colline où se trouvent le capitaine et les officiers qui règlent le tir, des bravos et des «zitos» éclatent, transmis par les hommes de liaison. Un enthousiasme fou s'empare de tous, artilleurs ou spectateurs, car le dernier obus grec vient de tomber juste sur un des ouvrages de Pisani, y causant de terribles ravages.

Le commandant Spiliadis, qui nous parlait, se détourne alors, et deux grosses larmes coulent lentement le long de ses joues...

Nous souhaitons de voir de plus près les effets du tir des 105. Le commandant Spiliadis nous donne un laissez-passer, et nous voilà partis, ma femme et moi, à l'assaut de la haute colline rocheuse, du sommet de laquelle nous avons hier reconnu les positions ennemies.

Nous n'étions pas là depuis une minute, qu'une pièce grecque tire. Un coup de tonnerre, grossi par l'écho. Puis le ronflement sourd de l'obus qui se visse dans l'atmosphère.

Le ronflement s'enfle, s'enfle, puis décroît, mais d'une façon toute particulière qui donne l'impression très nette de la montée puis de la descente de l'obus en sa trajectoire. Et alors, sur l'ouvrage qui couronne le sommet le plus haut des collines de Pisani, une longue colonne de fumée noire monte, verticale et brusque. L'obus grec a bien travaillé. C'est une poudrière, ou un dépôt de munitions, qui vient de sauter. Aussi les « zitos » se font-ils très nourris, derrière nous.

A gauche et à droite, crépitements de fusillade, halètements rythmés de mitrailleuses se mêlent au bruit des canons qui tirent et des obus qui éclatent. Malheureusement, de là où nous sommes nous ne pouvons voir que Pisani, et rien de la bataille d'infanterie. Si bien qu'au bout de quelque temps d'une observation prodigieusement intéressante, nous nous décidons à redescendre.