Par moments, le duel s'interrompt. Les Turcs s'appliquent à rectifier leur tir. Puis, quand ils croient y avoir réussi, des coups de tonnerre de nouveau résonnent, enflés démesurément par l'écho. Mais les obus turcs toujours tombent à côté du but, certains à droite des pièces grecques, d'autres, plus nombreux, en arrière de notre batterie, si admirablement dissimulée que l'ennemi ne parviendra pas à la repérer exactement. Les soldats grecs le sentent, pleins de confiance, et quand un obus passe, ils lèvent la tête, lui sourient et le saluent de la main en criant quelque chose comme: «Bon voyage!»

Sur la route de Janina: l'état-major observe
les résultats du tir dans la direction de Pisani.

Même, non loin de l'endroit où tombent et éclatent les projectiles, il y a une compagnie d'infanterie. La plupart des hommes sont assis ou allongés à terre; d'autres vont et viennent, se promènent en mangeant ou causant entre eux. Et ceux-là aussi plaisantent, très calmes.

Tandis que ce combat d'artillerie se déroulait ainsi sur notre gauche, tout au haut des collines assez élevées, on pouvait voir les Grecs progresser. Ils débouchaient de derrière un haut sommet pointu, puis descendaient les pentes de la montagne par longues files, au pas ou en courant. Et tout autour d'eux, en avant, en arrière, à droite et à gauche, des nuages blancs, bleutés ou noirs accusaient d'innombrables éclatements d'obus.

C'est une véritable pluie de mitraille que Pisani fit ainsi pleuvoir durant tout l'après-midi sur les evsones, sans pouvoir une seule minute arrêter leur diabolique marche en avant. On les voyait très bien à l'oeil nu, marcher et courir comme des fourmis sur les rochers ou les terres rousses. Les Turcs étaient trop nerveux, cela se sentait très bien, et leur tir s'en ressentait: leurs obus, qui tombaient de tous les côtés comme au hasard, firent parmi les assaillants infiniment peu de ravages...

Au retour, nous apprîmes que l'armée grecque avait, autour de Pisani, gagné du terrain d'une façon étonnante. Elle avait eu beaucoup de pertes, mais rien n'avait pu ralentir son élan admirable. Si la marche en avant continue ainsi, nous serons bientôt à Janina.

Aux dernières nouvelles, le capitaine qui commandait la batterie de 105 avait demandé et obtenu pour le soir des lanternes en quantité. Il avait éteint la nuit précédente tous les projecteurs turcs de Pisani. Il avait juré d'en réduire au silence aussi toutes les batteries...

Et de toute la nuit les assiégés ne durent guère dormir!...
Jean Leune.