LA RENAISSANCE DE LA GOURMANDISE FRANÇAISE.--
Le "Club des Cent" dégustant une vieille fine Champagne au fond d'une grande cave parisienne.
--Dessin de L. Sabattier..
LES «CENT»
C'est le dernier club dont on parle: vieux de quelques mois à peine, il a déjà conquis la notoriété. A vrai dire, il a grandi sans tapage, et ses débuts dans le monde furent mystérieux comme ceux d'une association secrète. Son nom d'abord, murmuré sotto voce, éveilla, retint l'attention; et ce fut, si l'on peut dire après Basile, «un bruit léger, rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage...» On savait bien qu'ils étaient cent: mais quel dessein les avait réunis? et quelle grande entreprise menaient-ils silencieusement dans l'ombre?
La chronique s'empara de l'affaire. Et l'on apprit bientôt, par la voix de la presse, que la cuisine française, cette gloire nationale, était en danger, et que ses bonnes, ses succulentes traditions se perdaient de plus en plus. Tout concourait à précipiter son déclin: la hâte de notre vie moderne, qui nous fait négliger la chère délicate et les vins choisis, la concurrence de la cuisine étrangère, qui s'installe en maîtresse sur nos fourneaux, et jusqu'aux funestes progrès de la science, auxquels il faut imputer les conserves, les produits concentrés, les aliments artificiels, et toutes les impostures de la table. «On se nourrit, proclamait un choeur de gourmets attristés, mais on ne mange plus; on se désaltère, mais on ne boit plus. Hélas! où sont les repas d'antan?»
C'est afin d'arrêter l'affligeante décadence de notre art culinaire, de le protéger, de le défendre, non point par de vains discours, mais par des actes, que s'est fondé le nouveau club: tous ceux en qui sommeille l'âme d'un Brillat-savarin se réjouiront de cet alléchant programme. Pour le réaliser, les «Cent», militants infatigables du goût français, font merveilles. Tous fervents de l'automobile, ayant roulé leurs pneus sur les routes de toutes nos provinces, passé dans bien des hôtels, ils ont résolu de mettre en commun leur expérience acquise au hasard des voyages, et, pour leur plus grand profit, de s'indiquer généreusement les bons endroits. Tel qui, dans une petite ville, a été traité à souhait s'empresse d'en avertir le club, auquel il envoie une note mentionnant les spécialités de la maison, les plats qu'il convient de demander au maître queux, les vins particulièrement appréciables, et jusqu'aux moindres détails du service. N'importe-t-il point de savoir qu'ici le patron possède un «tour de main inouï pour la sauce mousseline», et que là les petits marmitons sont des «anges de propreté»? Il n'est pas moins nécessaire d'être avisé qu'il faut fuir telle localité comme «la peste et le choléra», et que, dans telle autre, il sied de préférer à l'hôtel où se fabrique une «triste cuisine», le simple «restaurant de cochers»...
Consignés sur des feuillets mobiles dont l'assemblage forme le plus secret des répertoires de poche, ces précieux renseignements sont transmis aux autres membres, pour leur usage exclusif. Mais il ne leur est pas interdit, tout au contraire, de faire connaître, autour d'eux, les bonnes adresses. «Nul ne mangera bien, hors nous et nos amis», pourraient-ils dire. Et c'est ainsi que, pour le plaisir des vrais gastronomes, ils constituent patiemment, petit à petit, une sorte de dictionnaire de la bonne chère, à la façon dont l'Académie élabore, par un choix judicieux des mots, le dictionnaire du bon langage.
Un club qui compte des amateurs de la vieille cuisine française ne saurait s'abstenir d'agapes collectives: il donnait, l'autre semaine, son premier dîner. Ce fut, pour son aimable président, M. Louis Forest, et pour les hommes de lettres, les artistes, les parlementaires, les sportsmen, les industriels qui le composent, une occasion d'affirmer, fourchette en main, la délicatesse de leur goût. Sont-ils cent en vérité, ces nouveaux chevaliers de la Table ronde? Eux seuls le savent. Mais qu'importe: ils sont «les Cent». Et ils s'étaient adjoint, pour la circonstance, quelques amis, et de très gracieuses Parisiennes. Afin de ne point marquer de préférence entre tant d'établissements qui se seraient honorés de les recevoir, ils avaient sagement décidé que la fête aurait lieu dans un restaurant toujours fermé en hiver, comme le music-hall qui l'avoisine: il avait, pour ce seul soir; entr'ouvert ses portes, par grâce spéciale de son propriétaire, membre lui-même du club,--le plus répandu des surintendants de nos plaisirs, celui qui connaît, entre tous, la recette exacte du succès, et l'exploite aussi bien aux Champs-Elysées que sur la côte normande. Nul lieu ne pouvait être mieux choisi pour une réunion--sinon d'ambassadeurs--du moins de gourmets.
Après s'être, comme il convenait, régalés de mets exquis, les convives descendirent dans les caves du restaurant,--véritable Bibliothèque Nationale des bouteilles, où tous les grands crus sont représentés par leurs échantillons les plus suaves. Et l'on savoura parmi les tonneaux poudreux, dans un des carrefours du vaste cellier, l'arôme incomparable d'une «fine Champagne» centenaire.
[(Agrandissement)]
Deux des feuillets mobiles du répertoire secret du Club des Cent. Résumées au siège social et datées, les fiches fournies par les membres du Club, et signées de leur numéro d'inscription, sont transcrites sur ces feuillets. Ceux-ci sont envoyés aux membres du Club, qui les insèrent, à leur place alphabétique, dans leur répertoire individuel.