NOS SUPPLÉMENTS
THÉÂTRE
Le prochain numéro de L'Illustration contiendra:
Faust, de Goethe,
traduction et adaptation, en trois parties,
de M. Emile Vedel (Odéon).
Paraîtront ensuite:
Bagatelle
de M. Paul Hervieu (Comédie-Française);
Kismet
de M. Edward Knoblauch,
texte français de M. Jules Lemaitre
(Théâtre Sarah-Bernhardt, direction Lucien Guitry);
La Prise de Berg-op-Zoom
de M. Sacha Guitry (Vaudeville);
Les Flambeaux
de M. Henry Bataille (Porte-Saint-Martin);
La Femme seule
de M. Brieux (Gymnase);
L'Homme qui assassina
de M. Pierre Frondaie,
d'après le roman de M. Claude Farrère
(Théâtre Antoine, direction Gémier);
L'habit vert
de MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillevet
(Variété).
ROMAN
Après une nouvelle série de Récits de Guerre, du général Bruneau (récits d'Algérie cette fois, et qui comprendront aussi des récits de chasse), nous commencerons, le 1er mars, la publication d'une importante oeuvre inédite de M. Marcel Prévost:
Les Anges gardiens.
COURRIER DE PARIS
LE COSTUME
C'est un mot à moitié mort, que l'on ne dit guère qu'au passé... Il n'est plus d'aujourd'hui. Et pourtant... Le costume!... Aussitôt voilà des soies, des satins, des velours, de la dentelle et du fer. Vous palpez des tissus et vous remuez des couleurs... Vous ramassez des pourpoints ballants et vous secouez des jupes vides. Ah! le joli mot, puissant et avantageux, de prompte élégance, qui pare, pince à la taille et plaque si bien! Quand on le prononce, on regarde sa manche. Il donne le même plaisir qu'à enfiler une culotte dont la craquante étoffe se casse et chatoie comme il faut, dont la boucle d'acier brille et pique au coin du jarret. Le costume! et l'on se redresse avec le regret de ne plus avoir à le porter! Le costume! et l'on se toise dans la glace, en face et de côté, par-dessus l'épaule. Le costume! et le bras s'arrondit, la jambe se tend, le pied se cambre en se faisant plus étroit, plus long, et plus pointu. Le costume! et l'on se sent tout de suite agile ou imposant, souple, aimable, ou aimé, plus jeune et plus fier... Le costume! il vous monte du courage, de l'esprit, de l'arrogance... l'air est tout rafraîchi par des souffles de plumes et des passages de chapeaux... Les traînes balaient le parquet... Les épées barrent les hanches... Le mollet triomphe, et les talons sont hauts, de maroquin blanc, ou de laque rouge. Le costume... et c'est la cour et la ville, les carrosses, les grands chevaux, la chaise à porteurs, les laquais... et les femmes diaprées, en tenue de bal éternel, et les tableaux fameux, et les galas et les batailles, et les mariages royaux, les fêtes populaires, et c'est toute l'histoire... que peint d'un coup, dans une fresque immense et d'alerte bigarrure, ce vieux mot fringant et français de costume!
Après quoi, quand il a bien produit son effet, il retombe dans une flasque tristesse, avec la nonchalance d'un manteau quitté, retenu, avant de choir, par le bras du fauteuil.
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Tel nous apparaît-il, de temps à autre, quand les circonstances le mettent par hasard sous nos yeux, à notre époque où il n'est plus question que de «vêtement» et «d'habit». Or un vêtement n'a rien de commun avec un costume. C'en est l'antipode. Le costume nous est rappelé et rendu seulement par l'art. Il n'existe à présent que dans les musées, sur la toile où les peintres en sont demeurés les tailleurs prestigieux, les immortels couturiers. Là, nous nous repaissons de ce luxe oublié, de ces somptuosités ordonnées et choisies qui recouvraient et atténuaient les ennuis journaliers des hommes d'autrefois, qui ornaient leurs joies en les étourdissant. On devait--si galamment et brillamment traité par les rares tissus--se comporter avec plus d'entrain, aimer et se battre mieux, vivre dans une expansion plus large et plus reconnaissante. Un costume était un bain de velours tiède où l'on restait plongé, d'où l'on ne sortait que pour se jeter dans celui du lit, des draps et du sommeil. Un costume était un autre «soi-même» que l'on pouvait créer et composer à son image et à sa ressemblance, aux couleurs de son esprit, à la marque et aux galons de son coeur, à la façon de son désir, à la nuance de son rêve, à la livrée de toute sa personne... C'était un ami, un confident, un valet qui vous désignait franchement, de loin, par sa coupe, les détails et l'originalité de sa tournure, qui vous faisait reconnaître à cent pas, qui vous signait et vous obligeait comme une noblesse extérieure. C'était votre ombre, lumineuse, qui, réfugiée en vous, et s'y confondant, était cependant toujours prête à s'en écarter pour aller répéter sur la toiture, la muraille ou le sol, votre silhouette magnifique, vos gestes exaltés, déclamer la prestance exquise et incomparable de votre personnage. Qui de nous n'a fréquemment soupiré devant un tableau de Porbus ou de Vélasquez, de Largillière ou de Van Loo, de n'être pas en état de fournir aux pinceaux de ce temps une aussi vaniteuse matière, un modèle aussi opulent? Et cette désolation s'accroît encore, lorsque, au cours des battues et des chasses que nous risquons dans les broussailles du passé, il nous arrive de rencontrer le costume... le vrai costume lui-même, surprenant, émouvant, inouï, et nous donnant--frais encore ou ravagé--par la vue incomplète de ce qu'il est, l'image en pied de ce qu'il fut. Ah! l'habit Louis XV, tombé en avant, culbuté d'amour, comme s'il avait été percé d'un coup d'épée, et renversé sur le dos d'une bergère, dans le magasin plein des débris et de la poussière d'autrefois!... La robe à fleurs d'une marquise, accrochée par le cou à la clef d'une porte vitrée! Les culottes à raies bleues et roses que l'on tire à genoux avec effort, en les arrachant, du tiroir bourré de la commode!... Les gilets aux aisselles rousses, les corsets rompus où ne bat plus rien, le soulier glissé d'un pied fondant... les bas qui pendent comme une peau morte,... les gants aux doigts mous, les gants sans mains... les chapeaux sans tête,... que tout cela parle et nous fait souvenir des jours, qu'avant d'être nés à nouveau, nous avons vécus! Ces loques sont aussi impressionnantes que des portraits. Elles ont enveloppé des corps, accoutré des âmes, dont elles ne sont plus que les suaires frivoles. Elles ont gardé les plis de l'habitude et des passions, les plis imposés qui en s'accusant sont devenus leurs rides. Elles survivent aux anciens vivants qui les occupaient, leur donnaient l'air d'être quelque chose, les remplissaient, les animaient, les fatiguaient, les ont menées partout, dont il ne reste plus rien, car elles durent souvent plus que les os qui en étaient l'armature apparente, la fragile solidité. N'est-il pas dès lors coupable et d'un cruel manque de sensibilité artistique et humaine de les abandonner, de se détourner d'elles, de dédaigner le méritoires effort qu'elles font pour résister aux morsures de la destruction et se prolonger plus que des cadavres? Quand ils viennent s'échouer dans nos mains qui leur en rappellent d'autres, pensez que toujours les vieux costumes du temps passé nous demandent la vie, la seule qu'il nous soit possible de leur accorder, une vie de repos, de collection et de musée.
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