Ils ont trouvé un emplacement admirable, en avant d'Imin Aga: «Pour en permettre l'accès, écrit notre correspondant, le génie a dû, sous la pluie, dans la boue, tailler à flanc de coteaux un chemin en zigzags, d'un mètre, au plus, de large. Avec des poutres et des planches, on avait fait une série de solides brancards. Puis on a démonté, les uns après les autres, canons et caissons, et l'on a lié leurs parties séparées, pièce, affût, frein pneumatique, etc., sur les brancards, que sapeurs et canonniers ont ensuite placés sur leurs épaules. Il avait plu toute la nuit. Le chemin de fortune établi par le génie était couvert d'une boue gluante, où la moindre glissade d'un seul devenait périlleuse pour l'équipe entière. Il fallait marcher à pas lents, rythmés à la cadence que marquait un sous-officier.
Le duel d'artillerie entre Grecs et
Turcs: éclatement d'un obus turc
en arrière des lignes grecques.--
Photographies Jean Leune.
» Pour porter le seul canon, vingt hommes étaient nécessaires; pour une roue, deux; et deux autres pour un demi-bouclier. Le transport des munitions s'effectua à raison de deux obus par homme. Et il y avait 2 kilomètres à parcourir ainsi. Tous allaient gaiement, montrant toujours leur inaltérable belle humeur. Là-haut, les pièces remontées étaient remises en batterie à la corde, avec le même allant.» Après quoi, les duels d'artillerie se poursuivent, sans autres interruptions que celles que nécessitent d'aussi difficiles manoeuvres. A de certains moments, c'est jour et nuit qu'on se bat, et l'on va dans un fracas d'enfer, où la voix grave des grosses pièces soutient en basse les crépitements de la fusillade, qui fait comme des pizzicati, et le ronflement mécanique des mitrailleuses. Pour ceux qui vivent ces journées, le spectacle du coup de canon doit commencer à devenir banal. Il donne de bien curieux clichés: au départ, à la gueule de la pièce, un petit nuage blanc, qui, en un dixième de seconde, se dissipe, dissous dans l'air. Et puis le bruit fusant du projectile, qui disparaît bientôt derrière la crête la plus prochaine.
A l'arrivée--et c'est sur les obus ennemis qu'on peut le mieux l'observer--une boule de vapeur, soyeuse, jolie comme un éclat de fusée, et la pluie des balles répandues par le shrapnell, ou encore un nuage de poussière.
A ces visions désormais monotones, banales, une diversion de temps à autre: un aviateur part en reconnaissance. C'est un événement.
Un beau jour, le lieutenant Montoussis prend son vol, de Nicopolis, sur son Maurice-Farman, et, d'un élan, gagne l'altitude de 1.600 mètres. Or, les forts de Pisani, qu'il doit survoler, sont à 800 mètres. Il peut donc voir et repérer admirablement l'emplacement des ouvrages. Seulement, il se trouve aussi à bonne portée, et les Turcs ne manquent pas de diriger sur lui un feu nourri. Il riposte en lançant quatre bombes qui--on l'apprendra plus tard de prisonniers--causent de graves dommages. En revanche, une balle atteint l'un des montants de son appareil. Ce n'était rien, et peu après, le vaillant aviateur atterrissait sur un minuscule terrain, tout bosselé, près d'Imin Aga, était accueilli par le général Sapoundsakis qui l'emmenait en hâte dans son automobile, afin de recueillir de sa bouche les renseignements qu'il rapportait. Car désormais, adieu, pour tout de bon, «le cheval blanc que César éperonne», et c'est d'une confortable limousine que le commandant en chef d'une armée bien organisée préside à la victoire.
A son passage à Sérès, le tsar Ferdinand
s'entretient avec le chef révolutionnaire
Nikolof, dit «le roi du mont Rhodope».
A quelques jours de là, le lieutenant Montoussis renouvelait le même exploit et s'en retournait reconnaître les positions turques devant Janina. Cette fois, c'étaient des obus qui le saluaient au passage. Il fut près de sa perte. Un shrapnell éclatant au-dessus de sa tête creva en plusieurs points les ailes de l'appareil et blessa légèrement le pilote à la main. Enfin, voici, pour finir, des visions non moins glorieuses et plus émouvantes encore, quelque chose comme le revers d'une sévère médaille: «Sous la pluie battante, des blessés sont amenés de la ligne de feu, étendus sur des brancards que portent avec infiniment de peine et de précautions des soldats dont la boue glissante fait la lourde marche très dangereuse. Ils vont cependant une heure, deux heures durant, par les sentiers rocailleux ou la plaine inondée coupée de ruisseaux. Et les blessés, sous la couverture qui les couvre tout entiers laissent à peine échapper de temps à autre: «O Panagia mou!» (O Vierge sainte!)