»Un evsone très grièvement blessé, qu'on transportait ainsi, s'est tout à l'heure évanoui. Dès qu'il s'en aperçut, un des brancardiers lui fit avaler du cognac et le fit revenir à lui. «Merci, » petit frère, dit l'evsone d'une voix douce. J'ai 10 lepta (10 centimes) dans ma poche, prends-les pour le cognac!...»

»...Des blessés ainsi arrivent toujours... Aussitôt pansés, on les évacue sur Philippias, dans des voitures à deux roues, sur des petits chevaux, sur les camions automobiles ou dans les automobiles mêmes de l'état-major. L'horrible spectacle que le rassemblement, au bord de la route, de toutes ces misères, de toutes ces souffrances, de ces hommes, hier encore joyeux, pleins de vie et d'entrain, aujourd'hui brisés, mutilés, couverts de sang, se traînant encore, ou étendus sur des brancards! Pas une plainte, cependant, ne s'échappe de leurs lèvres. A peine des crispations de leurs mâles visages trahissent leur souffrance...

» Quelques-uns meurent en chemin, ou dans les ambulances provisoires. Alors, des camarades, des frères, s'en vont non loin, dans un champ, creuser une fosse. On y couche la triste dépouille. Puis, bien vite, de la terre la recouvre. Une croix et des pierres sur le petit monticule... et c'est tout. Cela dure quelques minutes poignantes. Un héros obscur dort là, maintenant, pour toujours, après avoir rempli son devoir... «Pour la patrie!»... Et, quand l'armée aura quitté ces bords, que la paix sera revenue sourire sur ce pays aujourd'hui saccagé, le soldat, au fond de son étroite couche, demeurera tout seul, oublié, inconnu de ceux qui fouleront sa tombe, tandis que là-bas, en Grèce, la patrie, la mère pour laquelle il se sacrifia dans quelque petit village, une place à jamais sera vide à un foyer.»

Et à lire, selon l'expression du poète, «la rude attaque et la fière défense», on se rend compte qu'au jour des négociations de paix, la lutte diplomatique, évidemment, ne sera pas moins âpre entre les représentants de vainqueurs et de vaincus également héroïques, tous aussi violemment férus d'amour patriotique pour Janina!

Roi de Grèce. Tsar Ferdinand. Princes Boris et Cyrille.
UNE RENCONTRE D'ALLIÉS.--Le roi Georges de Grèce et le tsar des Bulgares à Salonique.--Photographies g. Woltz.--Droits réserves.

LE VOYAGE DU TSAR DES BULGARES A SALONIQUE

Avant d'arriver à Salonique, le 19 décembre dernier, et d'avoir, avec le roi des Hellènes, cette rapide et utile entrevue dont on n'a peut-être pas assez souligné l'importance, le roi Ferdinand avait traversé, sans hâte, à petites étapes de son train spécial, comme en tournée d'inspection, les régions de la Thrace côtière et de la Macédoine occupées, de Dimotika à Salonique, par ses troupes victorieuses.

De Drama, où on lui présenta quelques fameux comitadjis, le souverain s'en alla visiter le port de Kavala qui, au pied du Pangée et en face de Ihasos, sera le prochain débouché bulgare sur l'Égée. Kavala, c'est l'antique Néopolis qui fut le port de Philippe», la capitale reconstruite par le grand roi macédonien, et dont les ruines, à moins de quinze kilomètres de là, sont un but d'excursions traditionnelles. Le roi Ferdinand, qui joint au souci des réalisations présentes un goût assez vif pour les reconstitutions symboliques du passé, dut certainement songer, tandis que ses bottes foulaient les vestiges millénaires des anciennes fortifications de Kavala, qu'il renouait, lui premier roi chrétien depuis la catastrophe byzantine, les traditions oubliées de l'Occident victorieux. Pouvait-il ne point évoquer, à quelques lieues de là, ce fameux champ de bataille de Philippes, où César, maître de l'Occident, et entraînant avec lui les légions européennes, triompha de Brutus et de Cassius, qui, maîtres de l'Orient, revenaient, avec leurs soldats asiatiques, par la route ordinaire des invasions?...

De Kavala, le roi Ferdinand gagna Sérès, et de là, sans avoir averti officiellement les Grecs de son arrivée, il débarqua assez brusquement à Salonique, où ses fils, seuls prévenus, l'attendaient à la gare, tandis que, simplement, un détachement envoyé là à tout hasard lui rendait les honneurs. Ainsi se trouvaient évitées les difficultés assez délicates d'un protocole incertain. Car, si le roi Ferdinand se rendait à Salonique pour s'y rencontrer avec le roi des Hellènes, son intention n'était point de faire une visite officielle au roi des Hellènes, exerçant déjà des droits souverains et définitifs sur cette ville. Et la nuance a son prix.