ÊTRE PRÉSIDENT

Je trace ces lignes quelques jours avant l'élection qui absorbe l'intérêt et la curiosité de tout le pays, et, à l'heure même où elles seront imprimées, le nom du vraisemblable Prédestiné, à moitié connu déjà, mais encore incertain, sortira, paré d'un prestige officiel et nouveau des urnes de Versailles.

Je n'entends pas parler ici des personnes, mais simplement de la Fonction.

La présidence de la République! Ce titre exerce sur la masse des hommes un incroyable pouvoir fascinateur. Il dit des palais nationaux, une liste civile, des salons fastueux tendus des tapisseries du Garde-Meuble, des cortèges, des calèches à la daumont, le grand cordon rouge sur gilet blanc, la Marseillaise écoutée debout, tête nue, la première place partout, les armes présentées, des avant-scènes d'Opéra, des réceptions à l'Elysée, des chasses, des croisières sur des cuirassés, des trains spéciaux, des voyages princiers, des tête-à-tête avec des rois, le bras offert aux impératrices,... des petits enfants, fragiles héritiers de pesantes couronnes, tenus sur les genoux,... des armées passées en revue, des visites de chantiers et de jardins, d'usines et d'hospices, les premières pierres posées sous le soleil, ou la pluie, des inaugurations d'Expositions universelles, des discours pour tout et pour rien, des honneurs à chaque minute, des signatures, données sur un splendide bureau Louis XV, d'une main qui sait son importance, et des conseils de ministres, tour à tour graves et orageux, où se traitent les questions vitales, où se font et se défont les destinées de ce qui s'appelle la France.

Pour les uns, ceux qui voient vite, simple et gros, et qui sont le plus grand nombre, la Présidence est donc une place féconde en bénéfices et en avantages de toutes sortes, un poste de jouissances abondantes et pressées, qui permet de vivre pendant sept ans un rêve magnifique de conte arabe et de rentrer ensuite, fortune faite, dans une obscurité de premier ordre et un éclatant oubli.

Pour d'autres, esprits timorés, natures sans ressort, rebelles à l'ostentation, amies de l'effacement et de la tranquillité, la Présidence est une suite douloureuse et ininterrompue de corvées, de misères et de tristesses. Aliénation totale de sa liberté, sacrifice absolu de ses goûts, de ses préférences, perte du repos, de l'appétit. du sommeil, troublés tous les trois par la permanence des soucis, tous les ennuis de la responsabilité sans les agréments de l'initiative et de la direction, les moindres actes de la vie et de l'intimité dévoilés, scrutés, épluchés, avec une passion qui va de la malice aiguë à la haine sauvage, toutes les accusations, et les plus contraires, portées à la fois contre vous, répétées tous les jours dans mille feuilles, accusation de vénalité, d'avarice ou de gaspillage, de cléricalisme ou d'antireligion, de sectarisme dans tous les sens, d'excès patriotique ou de tiédeur militaire, accusation de mollesse ou d'énergie, de torpeur ou d'ambition, de méchanceté ou de bonté, fureur quand on gracie le condamné à mort et cris d'hyène quand on le laisse exécuter, reproches, injures, outrages courants, quoi que l'on dise et ne dise pas, que l'on fasse et ne fasse pas...; en dépit du désir et du devoir que l'on se prescrit d'être l'homme de tous, l'Élu de tous, la Sagesse de tous, appartenant à tous,... se voir repoussé de tous les côtés, ne contenter jamais personne en se chagrinant toujours soi-même, et traverser ainsi, dans une fièvre tapageuse, folle, et un surmenage de toute sa machine physique, intellectuelle et morale, traverser sept ans de sa pauvre petite vie si précieuse et si brève, pour retomber ensuite brisé, écoeuré, étourdi de tout ce qu'on a enduré... et qui demeure l'obsession d'un cauchemar... voilà pour les seconds l'image et le tableau de la présidence qui leur font s'écrier: «Jamais! Tout, plutôt que ça!»

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Entre ces deux interprétations il y a cependant place pour une troisième, et il est permis, sans sortir de la vérité, de croire que quelques bons citoyens, français d'élite, ayant l'esprit et le coeur bien situés, peuvent sans mesquine ambition, sans crainte ni présomptueuse confiance, désirer avec une sévère ardeur ce poste redoutable et considéré. Le simple et haut sentiment du devoir, d'un devoir périlleux et qui s'impose à eux d'une façon spéciale, choisie, presque irrésistible, suffit à justifier leur apparent orgueil qui n'est au fond qu'une immolation déguisée, un sacrifice résolu à des intérêts communs et généraux incompatibles avec l'individuel. Comment ne pas admettre que la tentation d'un grand rôle efficace et salutaire à jouer ne soit pas capable, précisément par l'impossibilité même de le tenir dans le sens où il conviendrait de l'incliner, de le marquer, comment ne pas admettre qu 'une pareille entreprise soit impuissante à arracher le talent, la conscience, la valeur à leur égoïsme quotidien et particulier pour les lancer dans la belle et large tâche? C'est la besogne à accomplir qui nécessite et forme son artisan. L'ouvrage qui veut être fait sollicite toujours et amène, même de loin, l'ouvrier digne de le réaliser. Le sommet crée l'ascension et en dessine le chemin. Pour ces raisons, la Présidence doit attirer et guider certains hommes tourmentés de remplir leur mission de premier rang, quelle que soit la forme, qui n'est pas toujours celle qu'ils auraient préférée, sous laquelle il leur faut s'adapter à cette obligation de la charge suprême, en prenant le mot charge dans tout ce qu'il comporte de lourd et d'accablant. Que pèsent en effet, voulez-vous me le dire, les témoignages et les honneurs décernés à celui qui est investi de la magistrature suprême à côté de toutes les peines et de toutes les difficultés qui sont le plus clair de sa rente et de ses bénéfices? On ne saurait donc trop admirer ceux-en très petit nombre dont les noms respectés viennent tout de suite aux lèvres, et qui volontairement, avec une allègre et calme bravoure, embrassent l'ingrat métier qui les étouffera et auquel il leur serait si facile de se dérober sous le couvert de la modestie politique et de la fausse humilité. Ceux-là font plus que remplir leur devoir au hasard de la rencontre, ils l'inventent, ils le recherchent, ils vont au-devant de lui, le revendiquent ainsi qu'une âpre récompense, comme le dur privilège de leur mérite et d'une glorieuse situation déjà conquise. Il leur paraît qu'ils doivent au pays, à la dignité de leurs idées, à l'harmonie de leur carrière, à l'éclat de leur passé, et avant tout au bien général, de ne pas rester cantonnés dans la position de célébrité paisible et de grand second rang où ils ne risquent rien et où, s'ils risquent quelque chose, ils ont du moins à peu près leur liberté de gestes.

Et puis, je me dis aussi qu'ils ne peuvent pas ne pas être extraordinairement agités par l'idée si intéressante d'arriver à faire rendre à, cette fonction de la Présidence autre chose que ce qu'elle a, jusqu'à présent, mal donné. Entre le soliveau et le dictateur y a-t-il donc folie de prétendre être un chef?... un chef moral et plus puissant par tout ce qui lui fait défaut que par les moyens d'une autorité restreinte et qui, même élargie, ne serait jamais complète et suffisante? Ne se trouvera-t-il pas un homme de bon sens énergique, de conscience ordonnée et de tempérament national pour comprendre que cette magistrature--sans que l'on s'échappe de la légalité mais en s'y accrochant au contraire pour s'y appuyer de toute sa force--peut s'exercer le plus heureusement et le plus normalement du monde? Il n'y a pour cela qu'à ressusciter l'usage des droits, de tous les droits présidentiels dont une méconnaissance intéressée ou un trop long et trop prudent oubli ont fait des lettres mortes. Un président qui présiderait en donnant, en restituant à ce mot et à ce titre leur sens de plénitude pratique et d'attention agissante, relèverait et remettrait à sa véritable hauteur une fonction dont il a été facile de sourire ou de médire, sans doute parce qu'elle n'a pas toujours été remplie comme elle aurait pu et dû l'être. Il y a une méthode nouvelle à inaugurer, une façon d'être--en restant à sa place--le premier dans l'État sans croire qu'il soit indispensable de se comporter comme si l'on était le dernier, une manière de ne pas obéir systématiquement, sous prétexte que l'on n'a pas à commander. Il y a une influence directrice à faire prévaloir, à imposer par la seule autorité de sa personne, le prestige de ses services et de son désintéressement, la forte douceur d'une prévoyante sagesse qui a tous les scrupules comme tous les courages et qui, en tout et pour tout, n'a pour seule règle et unique but que le plus grand bien, le plus grand intérêt du pays, sa dignité, sa gloire et son repos, sa figure dans le monde, et enfin son honneur, dont il est le représentant et le gardien.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)