Le courrier apportant des détails sur cette action digne des plus belles pages de l'épopée africaine, sur la délivrance de la colonne ainsi bloquée et le retour à Mogador du général Brulard qui la délivra, vient seulement d'arriver, l'état de la mer ayant, pendant dix à quinze jours, interrompu les communications entre les bateaux et la côte.

Ce qui inquiéta le plus les vaillants assiégés de Dar el Kadi, ce ne fut point la crainte d'être enlevés de vive force par l'assiégeant--ils lui firent tête avec un magnifique sang-froid, économes de leurs munitions, maîtres de leur tir--ce fut la perspective de mourir de soif. Du 18 au 20 décembre, ce fut un atroce supplice.

Ce jour-là, raconte une impressionnante lettre écrite par l'un de ces admirables soldats et publiée par l'Echo de Paris, on parlemente avec le caïd Anflous--un traître qui devra bien, quelque jour, recevoir le châtiment de ses perfidies--pour avoir de l'eau. Il en envoie, comme par ironie, douze litres: «On distribue cette eau; chacun en reçoit deux cuillerées à café qu'on lui verse dans la bouche, et les loustics ont encore la force de plaisanter.»

Ne sent-on pas, à de pareils traits, courir dans sa chair un frisson?

La pluie vint, par bonheur, et l'espérance se ranima au coeur de nos braves.

On trouve aussi dans ce palpitant récit le compte rendu de l'enterrement des morts, parmi lesquels se trouvait le lieutenant Chamand, tué d'une balle dans l'oeil. Le commandant Massoutier prononce quelques mots d'adieu, un officier récite le Pater et l'Ave Maria,--tout ce qu'il se rappelle peut-être des prières de son enfance. «Pendant ce temps, écrit le narrateur, l'ennemi, placé à un kilomètre, sur les pentes de la montagne, avait vue sur le rassemblement dans la cour du bord et tirait sur nous; les balles venaient battre la façade d'un bâtiment à côté de nous, au-dessus de nos têtes. Jamais je n'avais assisté à des funérailles aussi simples ni aussi poignantes.»

Enfin, le 25 à 10 heures du soir, éclate une vive fusillade: voici la colonne de secours. On entend bientôt ses mitrailleuses, puis des appels en français, des sonneries, la Marche des zouaves. La porte est ouverte, arrachée: le général Brulard paraît...

Dès le lendemain, il se remettait en route, ramenant, avec son monde à lui, ceux qu'il venait de délivrer. Et ces hommes merveilleux, en dépit des fatigues, des souffrances, des privations qu'ils venaient d'endurer, trouvaient le courage d'abattre, les 26 et 27 décembre, deux étapes de 30 et de 20 kilomètres, pour rentrer à Mogador.

L'IMPÔT SUR L'ÉCLAIRAGE, par Henriot.