Mais je m'aperçois que je vais me lancer dans la politique... Le fait certain c'est qu'il y a ici beaucoup moins de soldats français que de japonais, d'anglais, d'allemands ou d'américains. Du reste, le commandant du corps français d'occupation du Tché Li est un simple lieutenant-colonel, alors que presque tous les autres corps étrangers sont commandés par des généraux. Si distingué que soit le colonel Andlauer, son rang hiérarchique a son importance, tant au point de vue de l'effet à produire sur les Chinois qu'à celui du prestige et du rôle à tenir dans la tragi-comédie internationale qui se joue ici. Ce n'est pas la compagnie des volontaires français de Changhaï qui, nonobstant sa bonne volonté, pourrait suppléer à la faiblesse notoire de nos forces militaires en Chine.
A Changhaï, où j'ai quitté l'Ernest-Simons en route pour Yokohama, sa dernière escale, j'ai vu, pour la première fois, des troupes régulières chinoises. Elles faisaient l'exercice au pied de la tour de la pagode de Long Fa, à quelques kilomètres de la ville. Cette pagode a été dernièrement convertie en caserne par les nouvelles autorités chinoises. Cette transformation des pagodes, bonzeries et autres établissements religieux, en magasins, poudrières ou casernements, a été un des premiers soins du régime républicain. Qui se fût attendu à trouver de l'anticléricalisme dans un pays aussi indifférent, aussi sceptique que l'est, dit-on, la Chine?
DE CHANGHAÏ A PÉKIN
Pour aller de Changhaï à Pékin on a le choix entre la voie de mer et celle de terre. Cette dernière entraîne à un voyage de trois jours en bateau sur le Yang Tze Kiang, en passant par Nankin, jusqu'à Han Kéou, où l'on prend le train pour Pékin,--au total cinq jours au moins, si l'on ne s'arrête nulle part. Pressé de voir la capitale, je me suis embarqué sur un des petits vapeurs qui font le service de Tien Tsin et qui, en moins de trois jours, en touchant à Oueï Haï Oueï et à Tché Pou, où nous sont apparus de nouveau des croiseurs étrangers, nous a amenés à Ta Kou, à l'embouchure du Peï Ho. Là nous devions subir un bon coup de vent, un demi-typhon, qui nous a empêchés de franchir la barre, dont le chenal est très étroit. Après avoir fortement dansé pendant vingt-huit heures, nous avons pu passer à la troisième marée et gagner Tien Tsin après six heures de navigation sur le fleuve sinueux.
Village et jonques sur le Peï Ho.
Passagers chinois à bord du Feng-Tien
Ah! ce Peï Ho! Une eau limoneuse, épaisse et lourde qui va salir la mer jusqu'à 20 ou 30 milles au large de l'embouchure, et qui, tourmentée par la bourrasque, a l'air d'une coulée de glaise liquide.
Le long des berges, incessamment rongées par la vague qui nous suit, se succèdent les villages aux maisons en torchis de boue et de paille, dont quelques-unes, peu à peu, retombent par morceaux dans le fleuve qui en a fourni la matière et dont elles ont la couleur. Quand elles sont tout à fait dévorées par le courant, on les reconstruit (ce n'est pas la place qui manque) en arrière des autres, qui sont, à leur tour, appelées à disparaître. Le paysage, à perte de vue, n'est qu'une vaste nappe de verdure d'un vert tendre à faire pleurer.