D'ailleurs, ce n'est pas beau, beau. De nombreuses jonques circulent sur cette boue mouvante où nous flottons nous-mêmes. Elles ont beaucoup de caractère et leur aspect barbare, un peu théâtral, est des plus impressionnants.

Notre bateau, le Feng-Tien, monté par un équipage chinois et commandé par des officiers anglais, transportait, outre ses passagers européens, une grande quantité de Chinois parqués dans le faux pont. Nous avons eu, grâce à eux, un avant-goût des parfums de Pékin. Bien d'enivrant, je vous assure. Mais quel grouillement, quelles têtes, quelle couleur! Pendant le coup de vent que nous avons essuyé devant Ta Kou, ces malheureux n'en menaient pas large; leur faux pont à claire-voie était, à chaque instant, balayé par les lames; l'eau, embarquant plus rapidement qu'elle ne s'écoulait, roulait constamment d'un bord à l'autre, comme dans un tonneau qu'on rince. Et, malgré que nous ne fussions pas, non plus, sur un lit de roses, nous ne pouvions nous empêcher de plaindre ces pauvres gens.

LA CHINE COSMOPOLITE.--Fête sportive donnée par les
troupes françaises, à l'Arsenal de l'Est, près de Tien Tsin.

Dessin de L. Sabattier.

A part sa fin un peu mouvementée, notre traversée fut la plus agréable qu'on puisse souhaiter. Nous avions eu, à Changhaï, la bonne fortune d'être reçus à la table--délicieusement française--du docteur Fresson, établi là depuis plusieurs années. Célèbre dans tout l'Extrême-Orient pour sa science et son habileté, ce chirurgien reçoit, même d'Amérique et du Japon, des malades qui viennent se faire soigner par lui. Parisien et artiste, collectionneur au goût raffiné, savant modeste et bienfaisant, le docteur Fresson est, à mes yeux, le type du Français d'élite représentant dignement et brillamment, à l'étranger, nos compatriotes et leurs bonnes qualités. Sa mère, qui vit là-bas avec lui, le seconde, à cet égard, avec la plus exquise bonne grâce et notre pays bénéficie de la considération dont jouit cette aimable femme.

A notre départ de Changhaï, Mme Fresson eut la charmante attention de venir nous serrer la main à bord du Feng-Tien. Nous en fûmes d'autant plus heureux qu'elle nous fit faire connaissance avec deux ménages français des plus sympathiques se rendant, comme nous, à Tien Tsin et à Pékin.

Il est, hors de France, beaucoup de bons Français; ce n'est pas aux étrangers que je prétends faire cette révélation: ils le savent; mais on l'ignore trop dans notre pays d'«antodébinage», si j'ose dire, et je considère comme un devoir--très agréable--de le crier bien haut chaque fois que j'en ai l'occasion. MM. O'Neil et Charrey, qui voyageaient avec leurs charmantes femmes, nous furent des compagnons de route à souhait. Le premier, ancien lieutenant; de vaisseau, quitta récemment, tout jeune encore, la marine qu'il adorait pour se mettre à la tête d'une entreprise financière, aujourd'hui des plus importantes en Chine--le Crédit Foncier d'Extrême-Orient--en compagnie de son ami, M. Bourboulon, ancien officier, lui aussi. L'activité et l'énergie de ces jeunes hommes n'ayant pas trouvé leur emploi dans leurs carrières militaires, ils les utilisèrent à poursuivre la fortune, et c'est toujours servir la France que de créer, à l'ombre de son drapeau, des maisons de commerce ou des comptoirs dont la prospérité est liée à l'intérêt national et dont les bilans ou les inventaires ont la valeur de bulletins de victoire.

Les Allemands l'ont bien compris, eux!


Maison européenne en toilette d'été, à Tien Tsin.


Une cour de l'infirmerie de l'Arsenal de l'Est (Tien Tsin).

M. Charrey, architecte de la société, engagé volontaire en 1900, prit part à la délivrance des légations et, séduit, comme beaucoup d'autres l'ont été, paraît-il, par la Chine, il y est resté et ne s'en plaint pas.