A mentionner, enfin, dans la bibliographie récente de la question d'Orient, le pittoresque recueil d'observations (Ed. P. Roger, 4 fr.), notées sur place par M. A. Muzet, Aux pays balkaniques: Monténégro, Serbie, Bulgarie.

Actualités sociales.

«Il y a quelque chose de changé en France.» Voilà ce que l'on entend communément répéter dans notre pays où de nouveau s'exalte superbement l'idée de patrie. Sans doute, on peut dater de la première menace allemande un peu précise l'origine de ce réveil national. Mais, pour réaliser, chez nous, ce rajeunissement d'âme, n'y eût-il que l'imminence du péril extérieur. La vérité aussi, c'est que, depuis trois ou quatre ans, une génération toute neuve d'intellectuels est arrivée à l'âge d'homme, une génération libérée du pessimisme, du dogmatisme décevant des aînés et qui a substitué au goût stérile de la méditation, le désir, la volonté vivifiante de l'action.

«Si, écrivait Renan dans Patrice, si Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 brumaire n'aurait pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie... Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de fait, il n'est pas dans les conditions humaines, il n'est pas né viable

Au cours de sa très intéressante enquête, recueillie par l'Opinion, et éditée d'hier par la librairie Plon, Agathon a pu se convaincre et nous convaincre que les Jeunes Gens d'aujourd'hui sont nés remarquablement viables. Ils ont le courage, l'espoir, l'optimisme, qui sont les plus précieuses des forces sociales. Et ils sentent la vanité de la négation, en même temps que «la difficulté de se passer d'un absolu moral». D'où, parallèlement à un retour au réalisme politique, un retour à l'idéal, au mysticisme, une renaissance des religions et plus particulièrement du catholicisme. On pourra discuter, en leur détail, certaines des affirmations d'Agathon, mais il serait difficile de n'être point frappé de la vérité générale de ses conclusions que confirme tout ce que, à l'heure actuelle, nous pouvons observer autour de nous. Dans une seconde partie du livre d'Agathon, se trouvent réunis les témoignages nouveaux et également décisifs, acquis après l'enquête dans tous les milieux intellectuels où l'on peut maintenant découvrir--dit l'un des témoins--«une intuition rajeunie de la réalité morale qu'est l'âme française, l'amour des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, une discipline morale», tout cela qui fait «une génération sérieuse, ardente et riche de sensibilité».

Les Fastes révolutionnaires. C'est pendant la Terreur, un dimanche, à Tréguier, où, pour la première fois, se dresse la guillotine. On conduit à l'échafaud une femme du peuple, une mère, condamnée à mort pour avoir donné asile à des prêtres insoumis... «Peu après 9 heures, on perçut, dominant le pas rythmé des soldats, une voix claire, une voix de femme qui chantait l'Ave maris Stella. C'était la condamnée, qu'on emmenait au supplice. Tous ceux qui, aux écoutes, l'entendirent du fond de leurs maisons en étaient immobiles d'angoisse et, derrière ces persiennes fermées, ces façades mortes, il y avait quelque part des enfants suffoquant de sanglots, qui reconnaissaient la voix de leur maman. Elle y pensait, elle le savait, elle chantait pourtant... Elle était tout en blanc; à son corsage, elle avait placé cinq fleurs... cinq fleurs qui, pour elle, avaient nom Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et Jean-Baptiste. Et, sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique, son coeur battait ses dernières pulsations...» Dans le nouveau recueil de récits révolutionnaires, auquel nous empruntons ces lignes émouvantes (Bleus, Blancs et Rouges, Perrin, 5 fr.), M. G. Lenôtre nous convainc aisément que la Terreur en province fut plus sanglante et plus impitoyable encore qu'à Paris. Tels missionnaires de la Convention y rivalisèrent d'atrocité voulue et raffinée. «Durant le demi-siècle qui suivit la Révolution, les survivants de l'un et de l'autre camp, encore sous l'étreinte de l'effrayant cauchemar, se refusaient d'un tacite accord à en évoquer certaines visions trop repoussantes... Mais, à présent que la mode est de discréditer systématiquement les victimes et d'exalter effrontément les oppresseurs, une telle réserve n'est plus autorisée. Quand tout sera connu, même l'immonde, on jugera impartialement auxquels revient l'opprobre et à qui doit aller la pitié.» Lisez «Taupin», «le Mariage de M. de Bréchard», «l'Abbé Jumel», «Mlle de La Chauvinière», «Angélique des Melliers», «Auguste». Vous frissonnerez souvent au contact de la vérité qui passe, froide et nue comme le couperet. Mais vous ne pourrez détacher vos yeux de ces tableaux de la folie rouge reconstitués par l'art si personnel et minutieusement documenté de cet incomparable évocateur.

D'autres témoignages précieux, d'autres documents impitoyables sur les fastes sanglants de cette terrible époque nous sont également présentés par M. Paul Gaulot dans une émouvante étude sur les Petites Victimes de la Terreur (Plon). Ces petites victimes--ainsi désignées pour leur humble condition sociale, car devant la guillotine il n'y eut que des égaux--Catherine Cler, Marie-Madeleine Coutelet, Laverdy, Dervillé, Paverolles, Agathe Jolivet, Marguerite Boulet, Charles Noël et une quinzaine d'autres, étaient des jeunes filles des pauvres femmes, des vieillards, des fous, dont aucun n'était assurément capable de faire courir le moindre danger, non point à la société, mais au régime lui-même. Et tous, néanmoins, périrent «légalement». condamnés régulièrement par des juges et pour des «crimes» que n'avaient prévus encore aucune législation ni aucune civilisation.

Il semble bien que l'on n'aura jamais tout dit sur la question Louis XVII, car la bibliographie sur ce mystère de l'histoire s'allonge chaque année de quelques nouvelles études. Ce n'est certainement point la «Réponse» de M. Boissy d'Anglas «à M. Frédéric Masson et à quelques autres», (la Question Louis XVII, Daragon, 1 fr. 25) qui nous convaincra d'une façon décisive de la réalité de la survivance. Mais plutôt les arguments nets, directs, multiples et concordants, que M. Gustave Bord a accumulés dans les quatre forts volumes de son ouvrage: Autour du Temple (Émile-Paul), nous paraîtraient-ils beaucoup plus solidement confirmer la vérité simple, jusqu'ici le plus généralement admise par l'histoire, de la mort au Temple de l'enfant royal. Le laborieux ouvrage de M. Gustave Bord mériterait une minutieuse analyse. Mais on ne peut point toujours parler de la question Louis XVII. Il suffira de signaler cette très complète et très curieuse enquête à ceux que le sujet continue de particulièrement passionner.

Mgr Meunier.--Phot. Jubier.