Il faut cependant aussi tenir compte, en ces circonstances, du sentiment de l'armée, dont l'état moral, depuis l'arrivée à Tchataldja d'Enver bey, de Fethi bey et des héros de Tripoli, se serait complètement transformé et qui, avec ses 200.000 hommes campés entre Tchataldja et Gallipoli à moins de 50 kilomètres de Constantinople, constitue une puissance qu'on ne saurait négliger dans les décisions actuelles.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
La Question d'Orient en 1913.
Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1853, tandis qu'on dansait au Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas prenait à part, fort amicalement, l'ambassadeur de la reine, lord Seymour, et lui disait ces paroles historiques: «Milord, nous avons sur les bras un homme malade, gravement malade, ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises.» L'agonisant dont, il y a soixante ans, la fin prochaine préoccupait si vivement le tsar, c'était le Turc, récemment amputé de la Grèce et de l'Égypte, et fort incomplètement remis de ses dernières angoisses. En dépit des pronostics, le malade a pu survivre à la crise qui le menaçait alors et à bien d'autres crises depuis. Mais on ne se refait pas une santé avec d'incessantes opérations chirurgicales ou des panacées empiriques, et l'heure fatale paraît bien avoir sonné en ce début de 1913, où toute l'Europe, de nouveau, se rassemble Au chevet de la Turquie. L'image est de M. Stéphane Lauzanne. Elle rend parfaitement sensible la situation diplomatique d'aujourd'hui et elle donne le meilleur des titres au volume tout frémissant d'actualité que vient de publier le brillant rédacteur en chef du Matin.
Le livre de M. Stéphane Lauzanne (Ed. Fayard) est le premier ouvrage où se trouvent réunis--et à quelle heure opportune!--en une série de chapitres clairs, animés, pittoresques et substantiels, toutes les idées intéressantes, tous les documents utiles, tous les faits notables qui fixent la question d'Orient, en 1913. Déjà, sans doute, dans ses lettres et ses dépêches, M. Stéphane Lauzanne nous avait fait connaître les éléments précieux de son enquête sur le Bosphore, parmi les foules de Péra, dans les palais de Constantinople, ou dans l'état-major de Tchataldja; déjà, il nous avait silhouetté en traits précis le visage arménien de Noradounghian Gabriel effendi, le ministre des Affaires étrangères, fin lettré, ainsi que la haute et lourde silhouette du généralissime Nazim, «qui ne manque ni de bon sens, ni de valeur, mais dont le principal défaut est de faire tout un peu tard»; et aussi la douloureuse physionomie du grand vizir Kiamil, le grêle octogénaire qui incarne toute l'angoisse ottomane, et encore la double face de Mahmoud Chefket, qui mina son propre effort de réorganisation matérielle de l'armée en ruinant le moral traditionnel du soldat musulman; et enfin la sympathique figure du vaillant et malheureux Mahmoud Mouktar... Mais toutes ces notes, hâtives et colorées, devaient être liées entre elles et présentées en même temps que l'exposé --contrôlé, complété et libéré de la censure--des grands faits militaires, en un tableau d'ensemble, un tableau d'histoire de la Turquie d'Europe à ses derniers jours. Il n'est pas un chapitre de ce livre qui ne fournît à l'esprit soucieux d'actualités des indications précieuses et des sujets de méditation ou de discussion. Mais surtout on lit avec stupeur les pages révélatrices, documentaires, sur l'extraordinaire panique de Kirk-Kilissé qui décida, semble-t-il, de la défaite de l'empire et paraît avoir été comme voulue par le destin. Il y a aussi un chapitre très renseigné sur les massacres, les fameux massacres si exclusivement reprochés aux Turcs.
--Jamais, affirmait la soeur Jeanne, directrice de l'hôpital français de Constantinople, jamais une de nos soeurs n'a été molestée ou inquiétée. Il y en eut qui s'en furent exercer leur ministère jusqu'au fond des montagnes d'Arménie: pas une seule n'a été outragée ou malmenée. Nous n'avons pas eu à nous plaindre des Turcs. Notre robe est plus sacrée pour eux que pour beaucoup de chrétiens.
Quant au général Baumann, le réorganisateur français de la gendarmerie ottomane, il a répété bien des fois depuis les débuts de la guerre:
--Ne croyez pas que les massacreurs furent toujours les Turcs. Ne croyez pas que les victimes furent toujours les Bulgares ou les Grecs. Si vous voulez connaître la vérité telle qu'elle est, lisez les rapports que les onze officiers français qui sont de votre race, de votre mentalité, de votre croyance, ont rédigés depuis des mois sur les événements de Macédoine. Et puis vous jugerez.
M. Stéphane Lauzanne nous donne des extraits de ces rapports. Ils sont édifiants et méritaient vraiment quelque publicité. Mais, s'il en résulte que, peut-être en Macédoine, ce ne sont pas toujours les mêmes qui ont été massacrés, on n'en devait pas moins souhaiter que cette ère de sauvagerie prît fin d'une façon ou d'une autre et qu'à des mains plus adroites ou plus fermes fût confiée l'oeuvre, dédaignée par les Turcs, de réconciliation nationale et de régénération économique.
On attendait impatiemment un livre récent et complet ou, du moins, aussi complet que possible sur l'Albanie et les Albanais. Ce livre: l'Albanie inconnue (Hachette), paraît aujourd'hui sous la signature de M. Gabriel Louis-Jaray. Selon l'heureuse expression de M. Gabriel Hanotaux en sa belle préface, «cet ouvrage arrive à son heure puisqu'il révèle à l'Europe la plus attardée de ses provinces au moment où elle devient la plus jeune de ses nations». En l'été 1909, poussé par un instinct vraiment divinatoire, M. Louis-Jaray a réussi à franchir les montagnes centrales de Licema et de Mirdite où nul étranger ne s'était aventuré avant lui, et c'est le récit de cette excursion hardie, de ce voyage presque impossible que vulgarise son livre d'aujourd'hui. On suit l'explorateur et ses quinze hommes d'escorte dans la marche redoutable qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par Pritchina, Mitrovitza, Spek, Prizrend, Licema, Orosch au pays des Mirdites, Scutari, Antivari, San Giovanni di Medua, Durazzo pour revenir à Uskub; et tous ces noms, devenus soudainement célèbres, s'appliquent, en suivant cet itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des paysages grandioses et des intérêts humains, racontent des traditions et des émotions qui présentent l'Albanie--la principauté indépendante de demain--avec le fort relief de son caractère à la fois sauvage et antique dans l'évolution moderne européenne.