Ainsi les deux amants figurent tous les couples;

Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.

Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du «Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent, l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue, à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes tout de même, sont aimablement et justement exprimés.

On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans Sur la pierre blanche, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse, pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice Donnay.

Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.

Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay. Un mari disait, au sortir des Eclaireuses: «Cette comédie me plaît: il y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M. Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement démontrer.

Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante, Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires avec celles des Eclaireuses, et Amants est la plus riche perle de ce double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut jouée Lysistrata, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra, danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles, nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous chérissez notre douceur!»

Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les deux poupées jolies, et se remet à écrire.

Jean Lefranc.