LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA COMÉDIE-MARIGNY.
Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré. (A côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)
Photographie A. BERT prise au magnésium pour L'Illustration, pendant un entracte, le 25 janvier.
«LES ÉCLAIREUSES»
Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins, s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de petits cris amusés.
Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes, ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec les Eclaireuses, de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La «générale» des Eclaireuses a été un de ces «événements parisiens» où le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de «générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour L'Illustration ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette réflexion de La Bruyère:
«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.»
La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de l'heure présente.
Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de «générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue, et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré, qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et applaudissaient l'auteur des Eclaireuses, qui est aussi celui d'Amants, du Retour de Jérusalem et du Ménage de Molière. Ainsi, quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous l'objectif de L'Illustration, il s'est trouvé que c'était une page d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous reproduisons ici.
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... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,
Sous les oliviers gris ou les verts orangers,