Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un peu partout.

Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment. Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc. Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.

Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement xénophobe certain et très violent (1).

[Note 1: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont, en Chine, des intérêts communs liés au maintien du statu quo, Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison, conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.

Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.

Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu, surtout, la chance de réussir. Les Jeunes Chinois sont peu nombreux, audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme de juste, car tout augmente, ici aussi.

La révolution s'est faite au cri de: Plus d'impôts! La République a pour devise: Beaucoup plus d'impôts. Le mot plus a deux significations contraires en chinois comme en français.

Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas, les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.

Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle (toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.

Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.