Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce. Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.
L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise, qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.
Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si voisin pourtant de Paris.
M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud (5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère; son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une expression courante un peu obscure.
La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales, faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au revolver.
Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les Chinois, un malheur est vite arrivé.
Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.
Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans fil» de la légation d'Italie.