Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.

La barrière du Temple jaune.

Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en théorie, 100 cents--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien (très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser! Quelle est la nation qui produit de tels monstres?
L. Sabattier.

--A suivre.--

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

Romans.

Faut-il, lorsque la Maison brûle, s'évader à temps pour rebâtir ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse, belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui, déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer, le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans, c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on devine, tout proche, le fantôme de la Femme de Claude, et il nous semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux «Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage, d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés, sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.

L'Aéroplane sur la cathédrale (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre, symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination, envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète, mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille, très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient, comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point, car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de basilique.

Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale, Lina, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître (Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver, à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.