Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances, la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le violent effort de la veille!
Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.
A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du «Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné par lui.
Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.
Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune? Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?
Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes résolutions du désespoir.
Georges Rémond.
Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver bey.
LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.
--Un avis de M. le maire.
Dessin de L. SABATTIER.