Chalets suisses
au Kremlin-Bicêtre.

Séparée par une barrière en planches de ce monde bizarre, une petite cité d'ouvriers éparpille ses maisonnettes de chaque côté d'une haie vive qui bourgeonne déjà. Les rideaux des fenêtres empêchent la curiosité de pénétrer au fond de ces logis humbles mais décents. J'aperçois une épicerie, plusieurs marchandes de fleurs, un débit de vins avec balançoires et élevage de canaris: Au Moulin rose.

Au coin d'une avenue, le chalet du gardien, une fontaine et une pancarte indiquant les heures où on vend l'eau: sept centimes ce que la commune vend trois ou quatre, me dit-on. Les locataires se sont agités et ont obtenu l'établissement d'une fontaine gratuite sur la voie publique, à l'entrée de la cité.

Aucune lumière, pas le moindre réverbère. Les habitants, pourtant, semblent heureux et si enracinés qu'ils se demandent avec terreur où ils iront après l'expropriation. Les soirées d'été leur paraissent délicieuses; ils ne sont nullement troublés par le voisinage des romanichels.

Un coin encore plus pauvre.

«Si on nous vole, me dit un des notables patentés de l'endroit, nous savons que ce ne sont pas les roulottiers, ce sont nos voisins.» Il ajoute naïvement: «Ici, voyez-vous, madame, il n'y a que des braves gens.»

De l'autre côté de la porte de Choisy, mêmes baraquements en planches. Mais ici l'atmosphère semble plus lourde, des femmes au type espagnol entr'ouvrent des portes sur notre passage, des voyous traînent autour de nous, la casquette bas posée sur le regard oblique, une cigarette collée au coin de la bouche narquoise; marchons vite, l'air brave...