Callemin, dit Raymond la Science:
«Je me suis accusé aussi d'avoir
étranglé Louis XVI.»
Une très jeune femme se lève. Ses vingt-quatre ans en semblent seize. Et, dans la salle, de tous côtés, on murmure: «Mais c'est Claudine!» Eh! oui, Claudine, en cheveux courts qu'une raie sépare en deux lourds bandeaux bruns, à la fois fille et garçon, avec le col marin plat sur le sarrau noir d'écolière; Claudine à l'école, vive et mutine, qui tient en main ses notes, son cahier de devoirs et, au bout des doigts, un petit crayon dont elle ronge la mine... Que répondriez-vous, Claudine, si vous aviez à vous défendre en cour d'assises des accusations portées contre Mme Maîtrejean, gérante en fait de la maison de famille de l'Anarchie, receleuse, et affiliée, affirme-t-on, à une association de malfaiteurs?... Et Claudine de répondre d'une voix claire, sans trouble, sans maladresse, un peu nerveuse seulement et fâchée parfois contre le président qui insiste trop, mais pas antipathique et laissant dans la salle une impression amusée, plutôt favorable. Son coaccusé, ami et associé, Kilbaltchiche, le jeune Slave pensif, complète et précise les explications demandées. Sa voix est très douce; sa parole facile, élégante, ordonnée. Il se sépare d'un mot adroit des anarchistes terroristes; il est, lui, d'une école qui admet les sentiments affectifs, la sensibilité et, comme guide, la conscience au moins autant que la raison. Il évoque la vie de labeur et de pauvreté du couple et son existence, peu secrète, dans la chambre unique qui était en même temps la salle commune de l'Anarchie où l'on allait et venait, portes ouvertes... Au surplus, il revendique avec insistance pour lui seul toutes les responsabilités que l'on veut faire peser sur sa compagne. Il se rassoit. Il a été habile. Et l'on attend avec d'autant plus de curiosité l'interrogatoire des vedettes.
Carouy: «On m'a vendu
comme un bétail!»
...C'est fait. Mardi, mercredi, jeudi, on a interrogé les vedettes. Ce n'était donc que cela, les vedettes! La surprise, la déception, atteignent à la stupeur. Voici, loquace, emphatique, reniant les doctrines «illégalistes», traitant d' «imbéciles» les apologistes de Bonnot et de Garnier, déclarant même que Bonnot était un anormal à cerveau de «Fuegien», voici Dieudonné que l'encaisseur Caby a reconnu comme son assassin et qui niera tout, même l'évidence, cela, d'ailleurs, sans un élan de sincérité, sans un cri vrai qui émeut... Voici Callemin, dit Raymond la Science, imberbe, petit, râblé, très myope, très jeune, très infatué, un mauvais gamin rageur, qui n'a même point les mots de Gavroche (à qui je demande pardon pour le rapprochement), et qui aura noté sur ses petits papiers jusqu'aux pauvres insolences qu'il jugera habile de mêler à ses faibles ripostes et à ses plus invraisemblables dénégations. Il s'embrouille vite, d'ailleurs, ne trouve plus de réponse dès qu'il a omis de prévoir les questions et s'effondre enfin, maté, en plein désastre, dans ses petits papiers inutiles. Et maintenant c'est le tour du jardinier-camelot Monier dit Simentoff, un Méridional tragique, bavard et confus, du garçon épicier Soudy, qui déclame, et se plaint de ne pas avoir trouvé «une situation adéquate à son intelligence», de Carouy--figure brutale, facilement farouche--qui nie comme tous mais avec moins de littérature et plus d'énergie. Que dire des autres accusés, ceux dont la tête n'est pas en jeu?... L'intérêt décroît encore, si possible... Mais les témoins, maintenant, vont se succéder à la barre et ramener, avec eux, l'émotion.
Albéric Cahuet.
Croquis d'audience de P. Renouard.
La zone, vue de la crête des fortifications,
à la porte de Montmartre.