Servir, la pièce de M. Henri Lavedan à propos de laquelle la première page de notre précédent numéro montrait, sous les traits de M. Lucien Guitry, tout ce qu'il y a d'élevé, de farouche et de résolu chez un vrai soldat, chez un officier français de bonne race,--Servir a été acclamé au Théâtre Sarah-Bernhardt par un public irrésistiblement entraîné par la puissance éloquente de M. Henri Lavedan et de son grand interprète. Ce drame met en présence, et aux prises, un père et un fils: deux officiers de notre armée qui ont sur le devoir militaire des idées diamétralement opposées,--d'où sa violence poignante. C'est un conflit d'une grandeur tragique, soutenu dans une prose d'allure cornélienne et qui dépasse de beaucoup la commune mesure des drames auxquels nous sommes habitués. M. Lucien Guitrv y est entouré de M. Capellani, de Mme Gilda Darthy, de MM. Mosnier, Decoeur, qui se montrent dignes d'un tel artiste.

Servir est précédé d'un acte du même auteur, la Chienne du Roi, à laquelle nous consacrons une gravure, page 141.

A la Comédie-Française, la pièce en quatre actes de M. Henry Kistemaeckers. l'Embuscade, a été représentée parmi les applaudissements d'une salle tour à tour subjuguée et charmée. Nous reproduisons page 140, deux scènes de son premier et de son dernier acte.

Devant la mer bleue, dans le parfum des orangers, à la lueur de lanternes balancées dans les branches comme d'énormes fruits vermeils, aux sons alanguis, énervants d'une musique apportée par bouffées des salons de la villa toute proche: c'est une fête nocturne sur la Côte d'Azur, c'est une nuit qui s'écoule dans une atmosphère de luxe et de joie... Telle est, en effet, l'impression que donnent le cadre et les premières scènes de cette pièce. Et puis voici, dans les mêmes parages, l'aspect sinistre d'un lieu de travail, âpre et dur, où semble avoir passé quelque cyclone; c'est un atelier de métallurgie éventré, dévasté par l'explosion d'une mine, avec ses poulies déchiquetées, ses arbres de transmission brisés, tordus, ses énormes machines-outils démembrées; et par la brèche ouverte sur un horizon de collines douces et de mer paisible, ourlée d'écume, on voit l'aurore apparaître et le soleil lentement monter dans le ciel qui s'embrase. Car la nature impassible accomplit sans interruption son oeuvre et il n'est pas jusqu'aux ruines accumulées par la main de l'homme qui ne rayonnent de sa lumière. Le contraste est saisissant entre ce premier et ce dernier décor, entre ce premier et ce dernier acte; mais de l'un à l'autre se déroulent les ingénieuses et pathétiques péripéties d'une action nombreuse, tumultueuse, abondante en force et en sensibilité. On peut prédire à cette belle oeuvre un long succès. L'interprétation en est tout à fait supérieure avec Mme Berthe Cerny et M. de Féraudy, avec un des plus jeunes comédiens de la Maison, M. Georges Le Roy, avec Mlles Bovy et Robinne.

Au petit Théâtre-Impérial, curieux spectacle composé d'une série de pièces: Ernestine est enragée, de MM. André de Lorde et Georges Montignac; la Lettre, pantomime du peintre Willette, avec musique d'Ed. Artaud; la Maladresse, de MM. Georges Docquois et Henri Duvernois; Soyons Parisiens, de MM. Maurice Desvallières et Gaston Derys.

Enfin, à l'Olympia, opérette-revue de M. André Barde, musique de M. Cuvillier, la Reine s'amuse, dont l'attraction principale est une reconstitution du Bal des Quat'z-arts.

UN MAITRE DU VAUDEVILLE

Un auteur dramatique qui connut de grands succès, M. Grenet-Dancourt, vient de mourir, à l'âge de cinquante-quatre ans, subitement emporté par une attaque d'angine de poitrine.

Pour beaucoup, son nom restera attaché à un vaudeville célèbre, dont la fortune fut éclatante, Trois femmes pour un mari, écrit avec M. Valabrègue. Sa franche gaieté, la verve savoureuse, abondante, qui y était répandue, l'ingéniosité des situations, valurent à cette pièce une renommée à laquelle atteignent bien rarement les ouvrages de ce genre. Et ce sont ces mêmes qualités qui assurèrent constamment à Grenet-Dancourt la sympathie du public.

Il avait commencé par être acteur; après s'être fait applaudir à l'Odéon, il présenta, en 1881, sur la scène qui avait vu ses débuts de comédien, un petit acte, Rival pour rire. Sa réussite le mit en goût, et dès lors, renonçant à interpréter les pièces des autres, il en produisit à son tour, seul ou en collaboration, dans tous les théâtres où l'on jouait ce qu'on appelait alors, d'un nom bien déprécié aujourd'hui, le vaudeville.