L'originalité d'Henri Poincaré, en effet, fut de philosopher, non pas en philosophe, mais en savant. A propos d'Émile Boutroux, récemment nous avons dit un mot de la préoccupation qui, après l'événement éblouissant de la science, fut celle de tous les penseurs, depuis Emmanuel Kant jusqu'à Henri Bergson: il s'agissait de déterminer la valeur de cette science et de la concilier avec tout ce qu'elle semblait d'abord repousser, la liberté, la foi, le sentiment du devoir et la morale. Les philosophes cherchaient à résoudre la difficulté à leur manière, en proposant des métaphysiques, c'est-à-dire en s'appliquant à déterminer la nature même des choses dont la science ne traduirait qu'un aspect fragmentaire. Henri Poincaré, au contraire, ne fut jamais un philosophe de profession, mais seulement un savant prodigieux, prodigieux à la fois par la force de son esprit et par l'étendue de son domaine, géomètre, astronome, physicien, quasi-chimiste et biologiste, et assurément psychologue. A l'époque d'une extrême division du travail, scientifique, il y eut en lui quelque chose de l'universalité d'un génie de la Renaissance. Il en avait aussi les dons artistiques, la chaleur d'âme. Il voyait dans la science une beauté, un objet d'amour. Il parle avec lyrisme et attendrissement des jouissances intellectuelles du mathématicien et il célèbre l'astronomie, mère de toutes les sciences et source de toutes les vérités, en un langage qui rappelle Pascal. On conçoit donc que, abordant à son tour le problème des philosophes sur «la valeur de la science», il se soit proposé d'y utiliser surtout son universelle compétence et son autorité unique. Il entreprit de réfléchir, non point sur la nature inconnue des choses, mais sur son propre ouvrage et s'interrogea lui-même sur ce qu'il avait fait. Très exactement, son objet fut, en faisant le tour des sciences où il avait excellé, d'examiner les données fondamentales ou les principes les plus relevés et de déterminer quelle en est au juste, dans la science même, la signification. Et c'est ainsi que, tout naturellement, par la seule analyse des admirables résultats qu'il avait acquis, il est arrivé à une conception si modeste de la science et qui fit tant de bruit.

Avant lui, en effet, si discutée déjà qu'eût été la valeur de la science, il y avait au moins les mathématiques pour lesquelles nous faisions exception. Elles nous dépassent tellement, pour l'ordinaire, que nous avions pris une bonne fois le parti de nous en remettre à leur réputation d'exactitude. Il était entendu, depuis Pythagore, qu'on les mettait à part dans le savoir; quand tout s'écroulerait, nous garderions à Euclide notre foi. Or, Poincaré nous a montré que cette foi était justement celle du charbonnier. Ce géomètre a comme découronné la géométrie. Il y a sciences exactes et sciences exactes, affirme-t-il, et, la relativité des sciences exactes, voilà, précisément, ce que l'on peut appeler la philosophie de Poincaré.

Il est impossible d'en esquisser seulement ici la démonstration dont on retrouvera, dans ces Dernières Pensées d'aujourd'hui, quelques-uns des points essentiels: sa méthode a toujours et partout consisté à analyser les notions les plus hautes et les plus simples, et démontrer, par exemple, l'incapacité où nous sommes de mesurer exactement le temps, l'existence d'un espace beaucoup plus général que notre espace à trois dimensions, le caractère approximatif et provisoire de toutes les lois et hypothèses physiques; il aboutit par là à une sorte d'opportunisme scientifique, ce que nous appelons vérité, étant seulement une commodité, une attitude qui apparaît à notre esprit comme la plus heureuse pour résumer actuellement tous les faits de l'expérience. Tel est, à la lettre, le sens de la définition célèbre: les axiomes géométriques et, avec eux, toutes les lois de la physique sont des conventions.

Il faudrait bien se garder d'ailleurs de mal interpréter cette définition. Si, au terme d'une carrière aussi féconde et aussi belle, le grand savant n'avait eu à nous proposer qu'un aveu de scepticisme et de découragement, ce serait à désespérer de l'esprit humain. A l'égard de la science, au contraire, qui fut sa gloire, Poincaré garde autant de foi que d'amour. Il a seulement voulu la dépouiller de toute rigidité et de toute intransigeance: il voit en elle une chose humaine, vivante, soumise à la loi de la vie et au progrès de l'humanité, toujours en travail, jamais achevée, docile toujours au contrôle et à la leçon des faits nouveaux. Il ne craint pas non plus qu'elle dessèche les coeurs ni ne s'oppose jamais à la morale. Elle est au contraire créatrice d'idéal, inspiratrice de sincérité, de désintéressement, d'union entre les esprits et les coeurs; les savants sont les plus nobles esprits et il n'y a de redoutable que la demi-science. Dans le beau livre d'aujourd'hui, ce sont justement ces pensées confiantes et sereines qui sont les dernières. Elles iront au coeur de tous.

Voyages.

Ce ne sont point des voyages d'exploration en des terres inconnues que nous conte M. René Bazin dans son nouveau livre (Nord-Sud, Calmann-Lévy). Les itinéraires suivis par l'éminent romancier en Amérique, au Canada, en Angleterre, en Corse et même parmi les glaces du Spitzberg, sont des voies très connues du tourisme; mais il importe peu puisque, par la richesse de son esprit si divers, par son observation amusée ou pénétrante, par son art souple et fin si habile à mettre la vie des anecdotes dans les intérieurs et les paysages reconstitués en chaudes couleurs, M. René Bazin semble nous promener sur des routes neuves, en des sociétés méconnues, parmi des merveilles ignorées. Après avoir goûté l'enchantement de ses visions de la forêt de Vizzavona, du golfe de Porto, de toute la Corse en automne, nombre de lecteurs éprouveront le désir passionné de s'en aller rêver dans cette île d'or où leur seront réservées toutes les émotions d'un voyage en Sicile. Et c'est avec un grand charme aussi qu'ils visiteront la haute société anglaise, dans les homes aristocratiques des comtés verdoyants où les gens de notre race trouvent des «amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes, intimidés par leur propre coeur jusqu'à prendre le ton de l'humour pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon droit d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son orgueil est en jeu!»

Romans.

Il est des lieux où souffle l'esprit... «La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C'est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre, la plus usée de France, sorte d'autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises champenoises jusqu'à la chaîne des Vosges. Elle porte sur l'une de ses pointes le clocher d'un pèlerinage à Marie, et sur l'autre la dernière tour du château d'où s'est envolé jusqu'à Vienne l'alérion de Lorraine-Habsbourg...» Il y a plus d'un demi-siècle, trois prêtres, les trois frères Baillard, Léopold, Quirin et François, vinrent évangéliser et bâtir sur la Colline inspirée. Leurs oeuvres bientôt rayonnèrent comme leur foi, et tout le pays d'outre-Rhin et Meuse fut un moment sous l'influence de Léopold Baillard, le chef spirituel. Auprès d'eux s'empressent des femmes--sont-ce des paysannes, sont-ce des religieuses?--qui les aident et que la légende ne respecte pas plus que les nonnes du moyen âge. Il s'est toujours joué un drame autour des lieux inspirés. «Ils nous perdent ou nous sauvent, selon qu'ayant écouté leur appel nous le traduisons par un conseil de révolte ou d'acceptation.» Le mysticisme violent, l'élan exaspéré des frères Baillard vers le ciel devaient, inévitablement, sur la colline divine et folle, les amener à s'affranchir de toute règle au moment même où cet ébranlement de leur esprit et de tout leur être exigeait la discipline la plus sévère. Et nous assistons à un délire grandiose de nouveaux fondateurs d'église en lutte avec l'évêque, avec le pape, avec toute l'Église ordonnée, dans son dogme et dans sa hiérarchie. On ne saurait analyser l'action ni dire avec suffisamment d'art le détail de ce livre admirable de M. Maurice Barrés, de cette oeuvre flamboyante que vient d'achever de publier la Revue hebdomadaire et que nous présentent actuellement les éditeurs Emile-Paul en un volume de librairie. C'est mieux que beau. C'est parfois, c'est souvent, sublime. Les idées se pressent, se heurtent, tourbillonnent dans la fièvre lumineuse de ce livre qui contient à lui seul toute l'âme de l'oeuvre de Maurice Barrés, avec toute la poésie profonde de la tradition lorraine. Il faut suivre la lutte opiniâtre, courageuse et rude, inégale d'abord, trop complètement victorieuse ensuite, d'un jeune missionnaire, le père Aubry, que le chef du diocèse a envoyé à Sion-Vaudémont pour reconquérir sur les frères Baillard, devenus des «pontifes d'adoration», la colline inspirée. Et il faut assister, aux dernières pages, à la fin de l'illuminé Léopold, revenu au pays, après un long exil, pour y exhaler son dernier souffle de saint des nouveaux jours, réconcilié, tout de même, avec l'Église une et disciplinée. Car il ne fut point un démoniaque. «Il a été plus près de Dieu que nous», avoue même le père Aubry. Erreur et vérité à la fois. Problème qui se traduit par cette double interrogation: «Qu'est-ce qu'un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle? Qu'est-ce qu'un ordre qu'aucun enthousiasme ne vient plus animer?»

La Colline inspirée est un roman--passionné et tragique--de l'âme. Les romans du coeur et de la chair vont nous faire descendre des sommets, des autels aériens où vient de s'exhaler l'angoisse humaine. Voici, cependant, vraiment noble par sa douleur et sa pitié, le livre de M. Lucien Victor-Meunier: l'Assomption de Madame Brossard (Fasquelle); voici, riche de belles peintures flamandes, le roman de M. Henri Davignon: Un Belge (pion); voici, Suzanne Leclasnier (Grasset), par M. Pierre Maudru, un jeune écrivain vibrant, hardi, dont les libres et violentes audaces nous rappellent un peu la manière de M. Léon Daudet, jadis, quand il écrivait Suzanne; voici le Royaume du Printemps ou le roman d'une jeune mariée (Ed. Miasol), des confessions d'une candeur téméraire, transcrites par Mme Gabriel le Ré val; voici Celle qui manqua (Grasset), de Mlle Marie-Anna Hullet, dont les psychologies nous paraissent un peu ingénues encore mais dont la plume est alerte et personnelle déjà et qui aura peut-être du talent.--M. Jean Marsal (Djelal, lib. H. Champion), M. Paul-Louis Garnier (Visages voilés, Ollendorff) et surtout Mme Demetra Vaka (Haremlik, Ed. Plon), nous racontent des histoires turques. --Mme Alberich-Chabrol (la liaison des Dames, Ollendorff) nous présente un tableau, vivement brossé, du monde des étudiantes modernes.--M. Georges Pioch témoigne d'une assez agréable fantaisie philosophique dans les Dieux chez nous (Ollendorff).--Avec sa cinglante bonne humeur, Gyp nous dit, selon son imagination, le Grand Coup (Flammarion), la conspiration victorieuse, qui doit changer de place et de rang les gens et les idées.--M. Valentin Mandelstamm confie le soin d'éclaircir la tragique et ténébreuse Affaire du Grand Théâtre (p. Lafitte) à un auteur dramatique-détective, d'une espèce assez inédite et fort intéressante.--Enfin, citons: Tendres Canailles (Ollendorff), par M. André Salmon; les Confessions d'un condamné, publiées par Julien Hawthorne et Diek le Galopeur, par H.-B. Marriott (traduction Albert Savine, éd. Stock), Cyprien Galissart, lauréat du Conservatoire (Fontemoing), par M. Georges Beaume.

LES THÉÂTRES