Un jour, comme une voiture fourragère, traînée par quatre robustes chevaux de trait, franchissait, au risque de l'abîmer, le précieux portail, réservé jadis à de plus légers équipages, le hasard voulut qu'une automobile passât par là. Le plaisir de la vitesse n'empêche point les touristes avisés de regarder autour d'eux: au spectacle imprévu de cette charrette devant laquelle s'ouvraient des vantaux sculptés, une voyageuse s'étonna: comment une résidence dont la façade avait si imposant aspect s'était-elle transformée en habitation rustique? D'autres surprises l'attendaient à la visite du domaine. Le château, de sages proportions, était du style le plus pur, et un beau jardin à la française l'entourait, coupé de terrasses aux escaliers de pierre moussue, aux élégantes balustrades. Partout on retrouvait la marque d'un génie harmonieux et souple, savant à plaire, ami de la mesure et de l'ordre: entre des travaux plus importants, Mansard avait dû s'amuser à créer cette délicieuse «folie»...
C'est ainsi que, pendant une halte d'automobile, Mlle Rachel Boyer «découvrit», si l'on peut dire, le château de Brécy; elle parvint, non sans des efforts obstinés, à déterminer son propriétaire, qui en négligeait l'entretien, à le lui céder. Et il faut se réjouir de voir désormais sauvée cette petite terre où le goût français a fleuri, il y a plus de deux siècles. La «brocante», dont si souvent on signale les méfaits, n'a pu s'emparer du portail de Brécy, comme elle avait tenté de ravir celui de l'ancien évêché d'Alan. Le château sera restauré avec piété: n'est-il pas de bon exemple que l'initiative privée supplée parfois, quand il s'agit de la conservation d'une oeuvre d'art, à l'État, protecteur officiel--mais si occupé--de nos beautés monumentales?
Le nouveau gouverneur du Liban, S. E. Ohannès pacha
Coumoudjian, faisant son entrée à Beyrouth (assis à sa gauche,
un grand personnage du Liban, S. E. Habib pacha).
Phot. Stefane Faulikevitch.]
LE GOUVERNEUR DU LIBAN
Un correspondant de Beyrouth, M. François Houri, nous écrit: Grâce à l'intervention de la France, la Porte a enfin décidé, depuis quelques semaines, d'accorder les réformes demandées pour le Liban et de nommer en même temps son nouveau gouverneur, S. Exe. Ohannès pacha Coumoudjian, sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères de l'empire. Ohannès pacha est âgé de cinquante-trois ans. Il est Arménien catholique et appartient à une des plus grandes familles de Constantinople.
Sa nomination, qui a reçu la sanction des ambassadeurs des six grandes puissances protectrices du règlement du Liban (France, Angleterre, Russie, Autriche-Hongrie, Allemagne et Italie), a été surtout interprétée, ici, comme un succès de la politique française.
A peine débarqué à Beyrouth, où il a eu une réception des plus solennelles et des plus enthousiastes--les Libanais étaient venus en nombre et de tous côtés saluer le nouveau gouverneur--il a fait appeler un des plus grands personnages du Liban et le chef le plus puissant après le patriarche maronite, S. Exe. Habib pacha El Saad, pour le consulter et le prier d'accepter la présidence du conseil administratif. Habib pacha est maronite; il appartient à cette grande famille Saad El Houri dont Volney et Lamartine parlent avec enthousiasme et dont un des membres, l'arrière-grand-père de Habib pacha, fut nommé consul de France dans le Levant, de par une charte de Louis XVI. Il s'appelait cheik Grandour El Saad.
Le gouverneur, qui ne connaissait pas du tout Habib pacha, s'est inspiré, dit-on, des recommandations de l'ambassade de France à Constantinople, en l'ayant, sitôt débarqué, fait appeler et nommer à la présidence du Conseil. Cette nomination a réjoui tous les Libanais à quelque rite ou religion qu'ils appartiennent. Aussi le Liban, pour fêter l'avènement d'une nouvelle ère de progrès et de prospérité qu'il espère des nouveaux gouvernants, a-t-il fait des illuminations superbes et a-t-il exprimé sa joie, suivant la tradition, par des fusillades nourries.