Ainsi procéda, de point en point, il y a une dizaine de jours, l'ancien sous-officier d'administration d'artillerie Auguste Wolter, réformé depuis peu par l'autorité militaire, et qui, pour occuper ses loisirs et montrer aussi sans doute qu'il était encore bon à quelque chose, s'amusa, au lendemain du mardi gras, à mobiliser toute la garnison de Strasbourg-. Cela se passait le 5 février. Un homme--notre Wolter--portant la casquette à double galon rouge des agents des postes et télégraphes, pénétra au corps de garde de la place Kléber et remit au lieutenant de service une dépêche identique à celle dont nous donnons le fac-similé.
Au gouvernement général impérial, de Strasbourg (Alsace).
--Toute la garnison doit être alarmée immédiatement par le poste central. J'arrive par automobile à midi au polygone des manoeuvres.--Guillaume Imperator Rex.
Télégramme--écrit au crayon bleu sur papier jaune--absolument identique à celui par lequel le mystificateur Wolter mobilisa la garnison de Strasbourg.
L'empereur à Koenigsberg, le jour où on l'attendait à Strasbourg.
Le lieutenant envoie le pli au général'gouverneur von Egloffstein, qui fait sauter le timbre. Une dépêche de Sa Majesté l'Empereur! Le général bondit. Comment! L'empereur est en route pour Strasbourg et l'on n'en savait rien! Heureusement que l'on a devant soi deux heures encore! Vite des ordres, des estafettes, le téléphone, le tambour, tous les tambours qui, dans toutes les casernes, dans toutes les rues, sur toutes les places, battent la générale. Ainsi, dans la ville, et tandis que les troupes munies des toiles de tente, de la gamelle et du manteau, se hâtent vers le polygone, on apprend que Sa Majesté arrivera à midi pour
Auguste Wolter, en uniforme de sous-officier
d'administration d'artillerie.--Phot. E. Dietsch. passer la revue de la garnison. La Post fait vite vendre, par ses hurleurs, une édition spéciale qu'on s'arrache. Majestueux et lourd, l'Ersatz-Zeppelin sort, lui aussi, de la ville. Le statthalter est, dès 11 heures, sur le terrain de manoeuvre où arrive en coup de vent le prince Joachim, sorti de l'Université, et que reçoit le groupe doré des Excellences militaires avec le chef de police en grand gala. Tout est prêt. Les soldats sont alignés merveilleusement. Immobilité. Silence. Midi sonne!... Une heure sonne! Puis la demie, les trois quarts!... Deux heures, enfin!... L'empereur n'est pas là, toujours. Mais alors?... On se décide enfin à téléphoner à Berlin qui répond que «l'empereur est à Koenigsberg».
Demi-tour. En avant, marche! pour rentrer au quartier. Toutes les troupes repartent du pied gauche qui ne se soucie plus de lancer le pas de parade.
Et, pendant ce temps-là, l'impassible Auguste Wolter, qui venait de disposer pendant quatre heures d'horloge de tout un corps d'armée allemand, savourait tranquillement une excellente bière à la brasserie du Tigre au faubourg National. C'est là que le découvrit et l'arrêta, vers 4 heures de l'après-midi, un agent lancé sur ses traces. Et Wolter fut emmené un peu vivement à la présidence de la police où finit, pour lui, la petite fête dont on s'est beaucoup égayé à Strasbourg et dans maints autres lieux d'Allemagne. Mais, paraît-il, l'empereur Guillaume n'a pas été, cette fois, atteint par la contagion du sourire...
Albéric Cahuet.