Et aussitôt, pénétrant, par les larges antichambres et les salons vides, jusqu'à M. Fallières, soudain immobile et grave, les notes larges de la Marseillaise annoncent l'arrivée du nouveau président.
M. Poincaré arriva fort simplement, tout gentiment, accompagné de M. Briand, son successeur à la présidence du Conseil, et l'on put remarquer, sans grand effort d'observation, que M. Briand paraissait aussi heureux, pour le moins, que M. Poincaré d'un événement à la réalisation duquel il n'avait pas été étranger.
M. Poincaré se plaça droit en face de M. Fallières, derrière lequel disparut M. Briand. Il fallut que M. Barthou, vice-président du Conseil, tirât par la manche son trop modeste président pour que celui-ci avançât sur la première ligne,--ce qui, d'ailleurs, le rapprocha du sévère M. Antonin Dubost. M. Fallières était exactement à égale distance du président de la Chambre, à sa droite, et du président du Sénat, à sa gauche, comme il est absolument nécessaire pour l'équilibre constitutionnel. Il avait derrière lui la jeune cohorte des ministres. Jeune, en effet; l'air de jeunesse de ce ministère est, de ses qualités, une de celles qui frappent d'abord, l'observateur, et le réjouissent.
Les deux discours s'échangèrent.
Il y eut, dans la façon dont ils furent dits, des différences que nous signalons à l'histoire. M. Fallières lut le sien, qui fut fort approuve, d'ailleurs, et jugé excellent. Au contraire, M. Poincaré dit le sien, et d'une voix nette, bien articulée, qui donnait leur pleine valeur à ses fortes et nobles paroles. M. Fallières avait commencé par parler très courageusement, et c'est «après», à la réponse de son successeur, qu'on le vit s'émouvoir, d'une douce et digne émotion de brave homme. Au contraire, la première parole de M. Poincaré fit mine de s'étrangler un peu dans sa gorge; la seconde passa mieux, et, dès la troisième, le nouveau président de la République montra la plus grande maîtrise de soi-même.
C'est qu'il était vraiment, ces brèves paroles échangées, président de la République,--tout de bon. M. Fallières s'avança vers lui, les deux mains tendues, puis s'en retourna à sa place,--ancien président.
La cérémonie avait duré six minutes.
Il avait fallu six heures, au Congrès de Versailles, pour préparer ces six minutes-là.
--Et maintenant, messieurs, dit M. Fallières, nous allons procéder à la transmission matérielle des pouvoirs.
Ce disant, il emmena vers son ancien cabinet le nouveau président. Qu'allait-il donc lui transmettre? Le collier et le grand cordon rouge de la Légion d'honneur, et aussi l'écritoire d'où sortira demain la destinée même de la France.--R. Wehrli.