Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de l'Écho de Chine, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve infranchissable.

Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien d'autres, chez nous.

Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un disque.

TRADITIONS ET MODERNISME

On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.

La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont le tapage infernal semble les réjouir fort.

Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.

On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.

Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!

Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.