de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille, dont le retentissement a été si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie du roman de M. Marcel Prévost:

Les Anges gardiens.

COURRIER DE PARIS

LE THÉ

Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la Riviera? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche, où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les voyant, à de vieux sucriers de famille...

Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...

Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».

Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, des vrais, qui ne parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des leurs. Il y a le thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous, nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, qui a le droit de s'asseoir... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique, toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!», tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles proclament vivement: «In thé.»

Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les variations de la crème, et les manières du lait, depuis le nuage et le doigt jusqu'à la larme et au soupçon. Un soin particulier préside à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler, en un mot, théiste impeccable.

Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train, avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...