...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même heure?
Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger. Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée, qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.
Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à déposer en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée, une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des thés, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant poète de l'Embarquement, qui donc, en ces jours étonnants de sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné, pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
UN ROMANCIER ÉDUCATEUR
MARCEL PRÉVOST
A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le roman qui inaugure le premier numéro de La Petite Illustration apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte, historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec les Anges gardiens, va se manifester si clairement?
Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.
C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour, sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit, persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel. Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.
--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.