Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman. Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les premières notes sur les Anges gardiens.

Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de Monsieur et Madame Moloch qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel est le cas des Anges gardiens. Conçus depuis longtemps à propos d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse Missette, appelés enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman, ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.

Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci» (c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits, emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que «l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi, beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a découvertes.

M. Marcel Prévost.

Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même. Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa hardiesse véritable.

La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps, il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter, en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne, Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares: comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?

Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez sévère leçon.

Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.

Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves, découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées, avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a pris récemment la direction littéraire de la Revue de Paris; peut-être sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante ordonnance.
Gaston Rageot.