Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.

Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, en point de Pékin ou tissées en crosseu, sont très en faveur auprès des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.

Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues bagatelles.

Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas grand'chose chez lui pour mille dollars.

Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les chinoiseries vont devenir très à la mode.

Un marchand d'eau.

J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de jadis.

Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés y pourraient puiser de profitables leçons.
L. Sabattier.
--A suivre.--