Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.
LES «COOK» ET LES «CURIOS»
Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «Je connais telle ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de l'Ernest-Simons et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont vu, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels cerveaux! Quels estomacs!
On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.
Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.
L'omnibus chinois et la charrette tartare.
Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. «Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de procéder, si vous avez envie du bibelot:
Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, le marché est conclu,--et vous êtes volé.
Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.