Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique; il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de Loule-Bourgas et de Viza...

L'UNION DES OFFICIERS

Vendredi 14.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros, débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse le coin des paupières et rapetisse les yeux.

Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi, pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.

Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste, mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.

--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre les ennemis de la patrie.»

Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement, que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.

Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au premier plan, le capitaine Rechid bey. Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares et provisoirement réparé par les Turcs.

Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus, rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux? Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant L'Illustration, le commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui se termine par ce beau vers: