Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin, de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les pieds...

Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!

Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant, de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors, pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.

CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA

... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé. Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées, mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.

L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues, ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est réinstallée.

Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.

Mardi 18.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en avant reprendra.

OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES

Constantinople, vendredi 21 février.