Est-ce à dire que le lancer du disque se pratique aujourd'hui tout de même que dans l'antiquité? Cette question, fort complexe, a été soulevée récemment par M. le chef de bataillon Debax, ancien instructeur à l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont, en un article qu'a publié L'Illustration du 11 janvier dernier. Selon lui, le Discobole agissait en tous points comme l'athlète moderne: d'abord tourné vers le but, il pivotait une fois sur lui-même et faisait face au côté opposé, puis revenait dans sa position initiale en abandonnant le disque, auquel ce mouvement de rotation du corps avait assuré l'élan nécessaire. Et le commandant Debax, appuyant sa thèse sur l'examen de la célèbre statue du palais, Massimi, copie d'une oeuvre du sculpteur Myron, exposait que, si le disque avait dû, contrairement à son interprétation, être lancé en avant de la statue, le Discobole «aurai! malgré lui le regard fixé dans cette direction, c'est-à-dire droit devant lui»,--ce qui précisément n'est point le cas.

Il semble bien que cet argument ne soit pas rigoureusement probant. Car, s'il est vrai que le Discobole du palais Massimi a le regard franchement dirigé en arrière, le Discobole conservé au Musée Britannique de Londres relève la tête en avant autant que la position de son corps, ramassé sur lui-même, le lui permet. En sorte que le degré d'inclinaison, plus ou moins grand, de la tête paraît dépendre entièrement de l'attitude générale de l'athlète.

Au reste, on ne saurait, pour l'intelligence de l'exercice antique, se fonder uniquement sur ces deux effigies, les plus admirables, sans doute, du Discobole. Il en existe un grand nombre d'autres représentations, dont il importe de tenir compte. Dans un article publié par la Gazette archéologique (année 1.888, pages 291 et suivantes), M. Jean Six s'est attaché, à l'aide de peintures retrouvées sur des vases polychromes de la période archaïque, à reconstituer en détail la série de mouvements qui composaient, dans l'ancienne Grèce, le lancer du disque. Plus récemment, un savant anglais, M. E. Norman Gardiner, faisant porter son enquête sur l'ensemble des monuments--statues, bronzes, poteries et monnaies--où sont figurées les diverses attitudes du Discobole, a consacré à leur examen un important chapitre de son livre Greek Athletic Sports and Festivals (Macmillan and Co., 1910). Et les conclusions de son étude, analogues, pour la plupart, à celles de M. Six, mais appuyées sur une documentation plus étendue, sont très nettes.

Pour la clarté de l'explication, M. Norman Gardiner décompose l'exercice en trois temps principaux, qu'il décrit minutieusement. Tout d'abord l'athlète, tenant le disque à la main gauche, place le pied droit en avant,--ce double fait est attesté notamment par deux statues fameuses, celle du Louvre (salle des Cariatides) et celle du Vatican. La tête légèrement inclinée, il mesure du regard la distance à laquelle il va lancer le projectile. Puis, soit en restant sur place, soit en avançant la jambe gauche, il porte le disque à hauteur du front, tandis que la main droite s'élève jusqu'à lui, prête à le saisir.

Au second temps, la main droite reçoit le disque à plat sur la paume, puis s'abaisse, le buste se penchant progressivement. Si le Discobole est resté sur place depuis le début, il n'a pas à changer de pied; s'il a avancé la jambe gauche au temps précédent, il la recule ou, au contraire, avance la droite: c'est sur celle-ci que, de toutes façons, doit reposer désormais le poids de son corps. Cependant il ramène le disque en arrière, par une conversion du poignet, et fléchit le buste, réalisant ainsi la position de la statue de Myron.

Au troisième temps--celui qui demande le plus grand travail musculaire--l'athlète se redresse brusquement, se tend comme un arc, puis, d'un vigoureux effort, lance devant, lui le disque, le plus loin possible, et retombe sur le pied gauche.

C'est, en résumé, suivant M. Norman Gardiner, un double balancement du disque, d'abord avec, la main gauche, ensuite avec la main droite, joint aux flexions conjuguées du corps, qui donne au projectile l'impulsion nécessaire: le rapprochement des diverses représentations du Discobole qui sont parvenues jusqu'à nous ne semble pas laisser de doute à ce sujet. En pivotant sur eux-mêmes, les athlètes modernes, dont la méthode, d'origine américaine, s'inspire manifestement d'un exercice analogue, le lancer du «hammer», s'écartent essentiellement du mode antique.

Les concurrents des Jeux Olympiques d'Athènes, en 1896, à qui l'on doit la restauration du jeu, avaient essayé, pourtant, de s'en rapprocher. Mais, ayant pris comme unique exemple la statue de Myron, ils s'étaient contentés de copier, strictement, l'attitude dans laquelle y est figuré le Discobole: sous le prétexte que celui-ci tient la jambe droite en avant, ils s'astreignaient à conserver la position de cette jambe depuis le début jusqu'à la fin du mouvement. Et cette imitation laborieuse, qui reposait sur une fausse interprétation de la statue, véritable «instantané» plastique, enlevait à l'exercice sa grâce et sa liberté. Moins attachés au modèle ancien, les Américains imaginèrent alors de reconstituer, suivant des principes nouveaux, le lancer du disque. Nous avons, dans L'Illustration du 22 mars 1902, décrit leur méthode, en l'opposant à celle des Français, des Danois et des Grecs, «L'Américain, écrivait notre collaborateur le docteur J. Héricourt, par une puissante action des jambes, tournoie sur lui-même avec rapidité, tandis que son bras, aux muscles lâches, fait l'office de la corde d'une fronde: tout à coup le disque s'échappe, fend l'air par sa tranche, et va tomber très loin.»

Faut-il croire que les Grecs pratiquaient également les deux systèmes, celui qu'ont adopté presque tous les modernes, et celui qui ressort des témoignages mêmes du passé? M. le lieutenant de vaisseau Hébert inclinerait vers cette conciliante hypothèse. «Les manières de lancer le disque, nous écrit-il, devaient différer, logiquement, avec les aptitudes particulières des athlètes: la longueur de leurs jambes, de leurs bras, leur poids, leur taille...» Selon lui, il y avait plusieurs façons de procéder, l'une, courante, suivant laquelle le Discobole balançait simplement son disque d'avant en arrière, les autres, celles des virtuoses ou des champions, dont l'une comportait une rotation complète du corps.

On doit tout au moins admettre comme certain que les anciens n'avaient pas besoin, pour lancer le disque, de pivoter sur eux-mêmes, et qu'ainsi la statue de Myron ne saurait s'expliquer, de toute nécessité, par ce mouvement, que d'ailleurs les nombreuses représentations antiques du Discobole ne paraissent point comporter. M. P.