Toutefois, nos colons parviennent à constituer un troupeau suffisant, où figurent quelques vaches qui, à Melfi, où elles font prime, vaudront chacune plusieurs boeufs.
Le retour s'opère dans des conditions assez peu favorables, et les deux voyageurs s'émerveillent, une fois chez eux, d'avoir perdu si peu de bêtes. Ils ont, d'ailleurs, pour rentrer, fait un peu d'exploration; ils ont pris un itinéraire plus court que celui qu'ils avaient suivi à l'aller et qu'aucun Européen encore n'avait parcouru, par Assafique et le massif de l'Abou Telfana.
C'est un exploit qui les enchante par sa nouveauté et un peu par son pittoresque: ces 300 à 400 bêtes à cornes suivant, tour à tour, une piste dénudée, poudreuse, et entre des buissons hérissés, une voie à peine frayée, où leur passage soulève d'épais nuages de poussière; l'incertitude où l'on est toujours de trouver l'eau nécessaire à la subsistance de ce bétail; les haltes, le soir, comme dans un exode biblique, au bord de quelque puits où il faut travailler une demi-journée afin de puiser la quantité d'eau nécessaire à tant de soifs; l'inquiétude que l'on éprouve parfois avant de s'engager sur une route inconnue, où l'indispensable liquide peut manquer, voilà, n'est-il pas vrai, des sujets d'émotions bien variées.
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La case de M. Pozzo di Borgo. |
La case de M. Bimler. |
LES «LOGIS» D'UNE FERME FRANÇAISE DANS LE TERRITOIRE DU TCHAD
Il y a, dans le récit de ce voyage, un moment dramatique: celui où, en pays ignoré, nos deux pionniers attendent la pluie bienfaisante. Deux jours ils demeurent arrêtés, anxieux. Enfin, vient l'ondée, diluvienne, qui, d'un coup, transforme en furieux torrents les «bahrs» croupissants, fait des vagues chemins autant de rivières débordées, de chaque cuvette un marécage. Alors, les bêtes s'enlisent, et il faut, pour les dégager, faire appel à la bonne volonté d'équipes peu sûres, recrutées dans les villages d'alentour. Un peu plus loin, romantique contraste, on traverse d'opulents paysages, de grasses vallées qui évoquent, à la mémoire des exilés, le souvenir des plus beaux sites de France et des retours de troupeaux vers la ferme familière, le soir, au couchant. Il s'agit, maintenant, après quelques jours de repos, d'écouler vers Krébedjé et, si possible, Bangui, ce bétail amené au prix de tant de soins, de tant de fatigues et de peines, et auquel le climat humide de Melfi serait très dommageable: les bêtes y sont enlevées en quelques heures, succombant à une maladie assez mystérieuse encore. M. Gustave Bimler va se charger d'accomplir ce nouveau voyage, laissant à son associé le soin d'achever l'aménagement et l'amélioration des cases et la construction d'annexés, puis, plus tard, le recrutement d'un nouveau troupeau. Il part à la tête de 22 personnes: 7 bergers, 9 bouviers, 4 palefreniers, un cuisinier et l'indispensable interprète.
Que de préoccupations! Il faut nourrir cette domesticité--et le mil n'abonde pas partout; il faut tout prévoir, avec ces êtres insoucieux et indolents, le pâturage, l'aiguade et le campement--et aussi songer à se défendre d'une attaque toujours possible, à la halte. Il faut, enfin, avoir l'oeil à tout et ne rien abandonner au hasard.
On couche sous la tente, pas toujours,--quelquefois à la belle étoile, le bétail parqué derrière de fortes zéribas, ou barrières de branchages épineux, ce qui ne dispense pas de monter la garde la nuit entière, pour se protéger contre les convoitises des rôdeurs.
La traversée du Chari fournit au jeune chef de caravane un intermède imprévu. Le fleuve, à cet endroit, en cette saison--c'était au mois de décembre--avait bien 300 mètres de largeur. Les bêtes qui, nées dans un pays de sable, n'avaient jamais vu tant d'eau, refusaient de se mettre à la nage; il fallut les remorquer une à une, attachées derrière une pirogue, ce qui prit trois grands jours.
M. Bimler, à ce voyage, ne poussa pas plus avant que Krébedjé (fort Sibut). Il fut décidé ultérieurement par les deux associés qu'ils fixeraient là leur premier dépôt, en attendant de pouvoir en installer un à Bangui. Et ils ont créé, en effet, un centre commercial important déjà, avec logements pour le chef de convoi et pour son personnel, écuries, hangars, qui sera aux populations d'un grand secours, et qui, dès le début, a été fort bien achalandé.