Tout le long du voyage, ils sont attentifs aux productions du pays, aux profits surtout qu'on en peut tirer. Les lettres de M. Gustave Bimler accusent un esprit sans cesse en éveil, tendu vers le but à atteindre. A Krébedjé (fort Sibut), le caoutchouc arrive en masse. «Il vaut ici de 2 francs à 3 fr. 50. Il vaut en France 18 francs. Nous essaierons quelque chose.»
A fort Crampel, le 8 décembre, ils trouvent la nouvelle du désastre de Drijelé et de la mort du colonel Moll. L'inquiétant indice de la situation que présente le pays où ils vont travailler, des risques qu'on y peut courir! De moins vaillants pourraient frémir, hésiter encore. Eux, quand ils ont rendu aux héroïques soldats de la France l'hommage ému qui leur est dû, ils se remettent en route, pressés d'atteindre le terme du voyage et d'y fêter, avec leur heureuse arrivée, la familiale Noël: «Nous déballerons le phonographe pour nous égayer un peu. Nous penserons certainement beaucoup aux absents, alors que, de votre côté, vous réveillonnerez aussi, et peut-être qu'en même temps, à Lons et à Melfi, nous lèverons nos verres.»
Ils arrivent le 23 décembre, à 9 heures du matin. Ils prennent avec exaltation possession du sol où désormais, pour de longs mois, va s'écouler leur vie. Ils y trouvent une réception affectueuse, fraternelle, de la part du lieutenant Derendinger et du sergent Stocklen, deux Alsaciens de la bonne souche.
«Le pays, ici, est merveilleux, et réellement, malgré les descriptions de Pozzo, je ne croyais pas trouver un paysage aussi joli. Melfi est à 300 mètres d'altitude, et les montagnes qui le surplombent ont bien encore 200 à 300 mètres. Des rochers admirables! Melfi est dans un vrai cirque, peuplé de villages importants, avec de grands troupeaux de boeufs, de moutons, de chèvres et de chevaux...»
Le faki--le prêtre--et plusieurs chefs s'empressent de leur apporter, comme dons de bienvenue, des chèvres, des poulets, des pigeons, du miel... Enfin, c'est un enchantement.
Et la nouvelle existence commence pour les deux colons, la saine vie de la brousse, qui développe et les muscles et le moral, trempe les âmes et endurcit les corps. M. Bimler déballe les caisses, range, menuise, «bricole»,--cependant que M. Pozzo di Borgo fait débroussailler le terrain et trace les fondations des cases. Quand est prêt l'emplacement des deux demeures, le faki vient, selon les rites, y égorger un mouton, en récitant les prières propitiatoires. Puis l'architecte reprend son rôle, cependant que son compagnon surveille la confection des briques d'argile, prépare des cintres pour les fenêtres. Il parle avec orgueil de ses occupations. C'est la joie pleine!
Mais cela ne détourne pas un moment les deux amis de leurs préoccupations commerciales. Il y a dans la région beaucoup d'éléphants, note M. Bimler. Un chasseur est revenu, après huit jours d'absence, rapportant huit défenses d'ivoire, dont les grosses pèsent jusqu'à 30 kilos--soit un produit net de près de 1.800 francs--en une semaine! Aussi va-t-on organiser bien vite, aussitôt que l'un des colons sera libre, une expédition contre la grosse bête. Par malheur, à cette chasse-là, comme à toutes les chasses, on risque de revenir bredouille. La première aventure cynégétique de M. Bimler ne fut pas heureuse: en tout un mois passé dans la brousse, il ne réussit qu'à blesser un éléphant femelle que suivait son petit nouveau-né, et qui parvint à lui échapper. C'était beaucoup de fatigues pour rien. N'importe! il demeurait, comme on dit, d'attaque: «J'ai décidément un tempérament de colonial,» constate-t-il avec satisfaction!
Cependant que la construction des maisons s'achève, les deux amis songent déjà à constituer le premier troupeau qu'ils conduiront vers l'Oubanghi. Ils songent à l'aller chercher du côté d'Abêché. Non que cette région soit plus particulièrement riche en bétail; mais ils auront comme fournisseurs les Kodoïs, qu'ils croient bien placides, et ils savent pouvoir compter sur toute la bienveillance du commandant Hilaire, qui facilitera grandement leur tâche.
Avec une caravane de 7 boeufs porteurs, de 11 hommes, sans compter les boys, n'ayant comme armes que 4 fusils et 2 revolvers, ils partent vers Yaa, où les attend la cordiale hospitalité du sultan Hassen, un vieil et fidèle ami de la France. Ils le quittent pour gagner Ati: deux jours de marche, de minuit à 10 heures du matin et de 3 heures à 7 heures du soir, à travers une région désertique, sans eau, sans villages.
Ils auront encore onze journées d'étapes avant d'atteindre, le 8 juin 1911, Abêché. La situation n'y est pas des plus rassurantes: trois jours plus tôt, le malheureux docteur Pouillot a été assassiné, non loin de là. Les rustiques Kodoïs, les fournisseurs sur lesquels on comptait pour s'approvisionner en bétail, s'agitaient, et le commandant Hilaire avec le capitaine Chauvelot ont dû leur infliger une leçon. Doudmourrah tient encore la campagne, au moment où l'on rend les honneurs funèbres aux dépouilles de Moll et de ses héroïques compagnons,--car c'est au cours de ce séjour à Abêché que MM. Gustave Bimler et Pozzo di Borgo assistèrent aux obsèques de l'inoubliable colonel et recueillirent les clichés qu'ils nous envoyèrent et que nous avons publiés dans le numéro du 13 janvier 1912.