DEUX PIONNIERS FRANÇAIS

UN ESSAI DE COLONISATION AU TCHAD

La région du Tchad est riche en bétail et en grains de toute nature, écrivait le grand Africain Émile Gentil, au lendemain de la destruction de l'empire de Rabah, au moment où il commençait d'organiser, de coloniser les territoires qu'avec le commandant Lamy et une poignée d'autres braves il venait de donner à la France; le blé même y vient; de plus, sa population nombreuse produit des cuirs, des plumes d'autruche et consomme en grande quantité des marchandises européennes...» Et, plus loin, envisageant avec sa belle clairvoyance les conditions dans lesquelles nous pourrions nouer, avec ces peuples nouvellement conquis, des relations commerciales, et préconisant dans ce but la fondation d'entrepôts où se pourraient approvisionner les Tripolitains, aux mains desquels était alors tout le trafic du pays, il ajoutait: «La création de ces entrepôts, outre qu'elle serait très profitable aux commerçants qui voudraient l'entreprendre, leur permettrait de se livrer à un commerce local qui ne serait pas sans bénéfices. Je veux parler de la vente des troupeaux, qui seraient facilement transportés sur l'Oubanghi, où l'on manque de viande de boeuf.»

Ces lignes, datées de 1902, allaient, huit ans plus tard, mettre une profonde empreinte dans l'esprit de deux jeunes hommes de France, M. Pozzo di Borgo, frère d'un prêtre de Bourg, au diocèse de Belley, et M. Gustave Bimler, fils d'un médecin-major retraité à Lons-le-Saunier, et les pousser, à la fin de 1910, vers les aventures coloniales, au coeur du continent noir, et, souhaitons-le, vers les destins fortunés que méritent si bien leur esprit d'initiative, leur juvénile ardeur à la tâche, leur confiance et leur crânerie toutes françaises.

L'idée première de l'entreprise revient à M. Pozzo di Borgo. Il était allé sur place en étudier les possibilités de réalisation. De trois séjours successifs au centre africain il avait rapporté, avec la connaissance de la langue, des moeurs indigènes, la conviction qu'il y avait là-bas vraiment beaucoup à faire. Les admirables lettres et rapports du colonel Moll, s'il a pu les connaître, l'auront confirmé plus tard dans cette croyance. Mais, dès le retour, sa conviction était faite, et si forte, qu'il réussit à la faire partager à son jeune camarade, M. Gustave Bimler. Bientôt celui-ci était devenu son associé, son frère de lutte. M. Pozzo di Borgo s'était assuré, à la suite de son dernier voyage d'études, une concession dans le territoire du Tchad, à Melfi, entre le 15e et le 16e degré de longitude ouest et par 11° de latitude nord, au sud-est de Fort-Lamy; l'appui moral des autorités militaires était, d'autre part, assuré aux deux colons. Ils s'embarquèrent le 25 août 1910 à Bordeaux sur le paquebot Afrique.

De quels espoirs battaient leurs coeurs! Tout est beau, tout leur sourit. La vie de bord, si monotone, si pénible à d'aucuns, ravit M. Bimler, pour qui elle est nouvelle. «Je suis très heureux, pas triste du tout», écrit-il à sa famille au soir du premier jour de ce voyage maritime.

Ils arrivent au port, passent sur un nouveau bateau pour une navigation bien différente, celle du Congo. L'enchantement continue pour M. Bimler. «La traversée est très agréable, le pays très joli.» Cette charmante nature d'homme s'enthousiasme à tout bout de champ. Il a «déjà vu des singes et des crocodiles», et des «indigènes qui ressemblent à ceux que l'on voit dans le livre du capitaine Cornet», l'un des bréviaires, sans doute, où s'enflamma naguère son imagination. Même dévoré par les moustiques, il ne saurait se plaindre.

A Bangui, pourtant, il éprouve un peu d'impatience; il faut s'arrêter là quelques jours pour y attendre les bagages. On en profite pour échafauder des projets à faire pâlir ceux de Perrette: un boeuf coûte, au Tchad, 25 francs; on le revend 150; la troupe en consomme trois par jour. «Vous pouvez à peu près calculer ce que nous pouvons gagner». Il est vrai qu'il faut compter avec quelques pertes: la fatigue et surtout la terrible mouche tsé-tsé déciment les troupeaux en marche. On le sait; on ne l'oublie pas. Mais il y a aussi le bon lait des vaches, dont on pourra faire commerce par surcroît...

Le 9 novembre, enfin, on repart de Bangui. Le 15, on est à fort de Possel,--non sans peine. Le concessionnaire des transports, et c'est la première déconvenue, a refusé de prendre à bord de son bateau ces deux «pékins». Il a fallu recourir aux pirogues, ou plutôt à deux baleinières aimablement prêtées par le lieutenant-gouverneur, M. Adam. Quelle navigation mouvementée! Les deux derniers jours du voyage, nos colons préfèrent cheminer à pied plutôt que d'affronter plus longtemps le courant furieux, les dangereux troncs d'arbres à la dérive. A fort de Possel, l'accueil, toujours cordial, des fonctionnaires les réconforte. Après huit jours de halte, ils sont de nouveau sur la piste, avec leurs cent cinquante-deux charges de bagages,--et leurs espoirs au coeur, toujours.


Les fondations des cases bénites par le «faki».


La fabrication des briques.
LES DÉBUTS D'UN ÉTABLISSEMENT
A MELFI.