Mais la nuit est proche. A 6 heures, l'artillerie cesse de tirer, la fusillade décroît d'intensité. La bataille est terminée pour aujourd'hui.

A Révéni, c'est déjà un long et lugubre défilé de blessés, les uns sur des brancards, les autres sur des mulets, les autres à pied. Leur enthousiasme est si grand encore qu'ils trouvent leurs blessures insignifiantes.

Les derniers arrivés nous disent qu'à la tombée de la nuit les evzones et le régiment crétois ont occupé la première ligne de hauteurs du petit Bizani: le succès est complet.

24 janvier.

Nous sommes allés voir le terrain sur lequel s'est déroulée la bataille de lundi.

Là où nous voyions les Turcs tomber sous les balles et les obus, le spectacle est horrible. En un seul endroit, à peine grand comme la place Vendôme, nous avons compté cinq cents et quelques cadavres, à peine le quart de ce que les Turcs ont laissé des leurs sur la place, puisqu'on en a compté officiellement 2.200.

Ici, dans une tranchée, un éclat d'obus a arraché la poitrine d'un soldat et l'a plaquée, sanguinolente, sur les pierres du mur-abri... Là, c'est un officier dont toute la partie supérieure du crâne a été enlevée, ouverte et la cervelle projetée en deux endroits à trois ou quatre mètres! Plus loin, un obus a coupé en deux un soldat à hauteur de la poitrine, lui a entièrement déshabillé le torse et l'a ensuite retourné sur la partie inférieure du corps. Ailleurs, ce sont quinze ou vingt hommes fauchés à leur place dans la tranchée, leurs armes à côté d'eux. Ici, un isolé; là, un monceau de quarante ou cinquante cadavres. Sur l'emplacement de la réserve, les tentes sont encore là, des gamelles sur les feux éteints... Le sol est criblé de balles de shrapnells, d'éclats qui y ont tracé de longs sillons.

De temps à autre, un cadavre grec,--relativement peu. Certains d'entre eux, des evzones, serrent dans leurs mains des lettres à leur femme, à leur mère. Les pauvres gens ont dû les baiser pieusement avant de mourir et ils semblent prier celui qui les leur prendrait des mains de vouloir bien les faire parvenir quand même!...

Un pappas circule sur ce terrain d'horreur pour dire sur chaque mort grec les prières d'usage...

31 janvier.