Note 1: Mirabeau, par Louis Barthou. Librairie Hachette, 7 fr. 50.
C'est curieux; mais, instinctivement, dès qu'un homme politique signe une oeuvre d'histoire, on recherche les idées de parti que cet homme politique a voulu placer dans son oeuvre. Nous avons donc cherché de la politique dans le livre de M. Louis Barthou. Nous n'y avons trouvé que de l'histoire. Et c'est vraiment admirable à force d'être exceptionnel.
L'oeuvre, d'ailleurs, est belle parce qu'elle fut entreprise avec une passion visible de vérité, avec une curiosité ardente de tous les inconnus du personnage; l'oeuvre est claire parce qu'elle est méthodique et ordonnée; elle est solide, elle est puissante, parce que la discussion de cette vie de tribun s'appuie sur l'expérience d'un homme de gouvernement.
Mirabeau ne peut être séparé des siens. Nul plus que lui, parmi les colosses du passé, n'a dû ses qualités, ses défauts et ses vices aux races dont il était issu. M. Louis Barthou va donc nous raconter la famille avant de nous raconter l'homme qui la fit demeurer dans l'histoire. Le père de Mirabeau, le marquis, l'Ami des Lois, nous est seul familier, avec l'oncle, le bailli. Nous savons moins la vie du grand-père, Jean-Antoine Riqueti de Mirabeau, ce terrible colonel qui, à Cassano, en 1705, disputa à un de ses amis, pistolet en main, l'honneur de défendre un pont violemment attaqué par les troupes du prince Eugène. Une balle lui ayant cassé le bras droit, Jean-Antoine prit une hache de la main gauche; mais un coup de fusil lui coupa les nerfs du cou et la jugulaire. Il tomba à peu près mort, servit de marchepied à l'ennemi, et survécut néanmoins. Il resta, il est vrai, privé de l'usage du bras droit «pour lequel il s'était fait une parure d'une grande écharpe noire, et, à la suite d'une opération dont la hardiesse étonna, il dut porter un collier d'argent pour soutenir sa tête». Ce qui ne l'empêcha pas de convoler peu après en justes noces avec une belle jeune fille d'excellente famille, dont il eut sept enfants. L'invalide au collier d'argent était encore un rude homme. Il mourut à soixante et onze ans. Tel est l'aïeul. Quant au père, le marquis, l'Ami des Lois, il serait la physionomie la plus curieuse qu'aurait produite la famille des Riqueti si le marquis lui-même n'avait pas eu un fils dont les vices, le génie et la gloire dépassent et effacent presque tout ce que «cette race effrénée» avait produit avant lui.
Quatre dessins du nouvel album de Sem.
M. Louis Barthou nous donne un excellent et pittoresque chapitre sur le fameux procès de Pontarlier. Mirabeau plaide contre sa femme qui veut se libérer de ce mari bruyamment et insolemment infidèle, au surplus fils rebelle, «couvert de dettes, deux fois condamné, plus célèbre par son inconduite que par ses services et par ses prisons que par ses talents.» Ce gentilhomme débraillé, sans ressources et sans crédit, est, croit-on, un plaideur minable. Mais non, il va se révéler dans cette lutte et jeter, pour la première fois dans la partie ses dons incomparables, et secrets jusqu'alors pour tous et pour lui-même. Car, jusqu'à ce jour, il a écrit, il n'a pas parlé. Mais il se pressent. Il s'émeut lui-même à la péroraison 'un de ses mémoires. Il faut à l'éloquence qu'il porte en soi et qui est toute l'éloquence, l'épreuve du public, la contradiction, l'action, la bataille, l'atmosphère. «L'occasion s'offre à lui. Il la saisit et, plaideur vaincu, il se relève et se révèle orateur incomparable.»
M. Louis Barthou a bien fait de très longuement insister sur ces procès de Pontarlier et d'Aix, qui marquent la date du destin dans la vie de Mirabeau. Dès lors, seulement, le génie se dégage du monstre. Et c'est le génie, à son éclosion, puis dans toute sa formidable gloire que nous allons suivre en des chapitres nourris de faits et d'idées sur le voyage de Mirabeau en Allemagne, sur les «Approches de la Révolution», sur les Elections en Provence, sur les États généraux enfin dans tout leur grandiose tumulte, avant d'en arriver au pacte avec la Cour...
Mirabeau, vénal, fut-il réellement un traître à la Révolution? Non, dira l'historien. Car «la politique que Mirabeau conseillait à la Cour dans ses consultations secrètes, il l'avait vingt fois exposée publiquement». Il avait fait leur part dans ses projets à la liberté, à l'autorité, à la royauté et à la Révolution. Il représentait la Révolution voulue, réfléchie et définitive «mais sans être envieuse du temps et désirant de la mesure, des gradations et une hiérarchie». Il fut un réaliste en ce temps de déductions philosophiques et de doctrines travaillées. Et si, dix-huit mois avant sa mort, si en novembre 1789, alors que l'on n'avait pas encore commencé de détruire, si ce génie pratique et puissant avait été appelé à diriger l'État, il eût, en conciliant la royauté et la révolution--conclut M. Louis Barthou--épargné à la France la Terreur, le césarisme et l'invasion.
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